ACTE I, SCÈNE X. lo
criai-je ; tenez, allez, courez. Après cela... je me renfermai, et on ne me vit plus.
LE PÈRE nE FAMILLE.
J'entends. Voilà le fruit des sentiments qu'on leur inspire. Ils ne servent qu'à les rendre plus dangereux.
S.\INT-ALBIN
On s'aperçut de ma retraite, et je m'y attendois. La bonne madame Hébert m'en fit des reproches. Je m'enhardis. Je l'interrogeai sur leur situation. Je peignis la mienne comme il me plut. Je proposai d'associer notre indigence, et de l'alléger en vivant en commun. On fit des difficultés. J'insistai, et l'on consentit à la fin. Jugez de ma joie ! Hélas! elleabien peu duré, et qui sait combien ma peine durera! Hier j'arrivai à mon ordinaire. Sophie étoit seule. Elle avoit les coudes appuyés sur sa table, et la tête penchée sur sa main. Son ouvrage étoittombé à ses pieds. J entrai sans qu'elle m'entendît. Elle soupiroit. Des larmes s'échappoient d'entre ses doigts , et couloient le long de ses bras. Il y avoit déjà quelque temps que je la trouvois triste... Pourquoi pleuroit-elle ? Qu'estce qui l'affligeoit? Ce n' étoit plus le besoin. Son travail et mes attentions pourvoyoient à tout... Menacé du seul malheur que je redoutois, je ne balançai point. Je me jetai à ses genoux. Quelle
ii.^i LF. PERE DE FAMILLI.
Fut ma surprise! Sophie, lui dis-je, vous pleurez! Qu'avez-vous ? ne me celez pas votre peine. Parlez-moi; de grâce, parlez-moi. Elle se taisoit. Ses larmes continuoient de ceuler. Ses yeux, noyés dans les pleurs , se tournoient sur moi , s'en éloignoient, y revenoient. Elle disoit seulement: Pauvre Sergi! malheureuse Sophie ! Cependant j'avois baissé mon visage sur ses genoux, et je mouillois son tablier de mes larmes. Alors la bonne rentra. Je me lève. Je cours à elle. Je l'interroge. Je reviens à Sophie. Je la conjure. Elle s'obstine au silence. Le désespoir s'empare de moi. Je marche dans la chambre saoïs savoir ce que je fais. Je m'écrie douloureusement : C'est fait de moi. Sophie, vous voulez nous quitter : c'est fait de moi. A ces mots ses pleurs redoublent, et elle retombe sur sa table comme je l'avois trouvée. La lueur pâle et sombre d'une petite lampe éclairoit cette scène de douleur, qui a duré toute la nuit. A l'heure que le travail est censé m'appeler, je suis sorti, et je me retirois ici accablé de ma peine...
LE PÈRE DE F.\MILLE
Tu ne pensois pas à la mienne.
S.\I!ST-ALBIN
Mon père!