ACTE I, SCÈNE II
H y va de ma vie.
GORJU
Ah, monsieur !
J'en enrage ; Et voilà du hasard le dangereux ouvrage. Faut-il qu'une peinture ait pour moi tant d'attrait? Dans un jardin public j'ai trouvé ce portrait. Dès que je l'ai trouvé, je cherche à qui le rendre, Comme si j'eusse craint de me laisser surprendre. Sage pressentiment! Exprès, ou par hasard. Un laquais me suivoit. Il étx)it un peu tard : La promenade même avoit l'adr solitaire, Et sembloit inviter à l'amoureux mystère; Mais je n'y pensois pas : je songeois seulement A rendre ce portrait dès le même moment. J'appelle le laquais qui m'observoit sans cesse; Il vient. « Mon cher, lui dis-je, est-ce votre maîtresse
« Qui marche devaut nous, et se promène ici?
« Wa-t-elle point perdu le portrait que voici ?
« Non, monsieur, répond-il. J'ai vu passer deux femmes;
« Peut-être est-ce celui de l'une de ces dames :
« Je crois l'y reconnoître, à ne vous point mentir;
« Mais elle est déjà loin. Je m'en vais l'avertir,
« Si je puis la rejoindre. >• A ces mots , il s'éloigne.
Moi, dans le même endroit j'attends qu'il me rejoigne,
Je ne le revois plus.
GORJTJ.
Le trait est singulier.
J'emporte le portrait, et je fais publier
Qu'il est entre mes mains tombé par aventure.
Que six gros diamants entourent la figure,
Et que je suis tout prêt de rendre ce portrait
A celle que mes yeux y verront trait pour trait.
Personne jusqu'ici ne vitnt, et ne réclame
Ce bi;ou précieux, doux fléau de mou ame,
Que j'ai , pour mon malheur, trop souvent admiré.
Et qui, pour m'enchainer, semble avoir conspiré.
GORJU
A vous dire le vrai, votre sort est bizarre. Un portrait inconnu de votre cœur s'empare, De ce cœur qui résiste aux plus rares beautés! C'est là mettre le comble aux singularités. Rien n'est plus convenable à votre caractère.
SANSPAIR.
Il n'est pour me guérir qu'un moyen salutaire.
GORJD.
En quoi consiste-t-il?
SANSPAIR.
A voir l'original Des traits représentés dans ce portrait fatal. D'un aveugle penchant je me rendrois le maître, Si j'en voyois l'objet, s'il se faisoit connoître. Bientôt son caractère offensant ma raison Devieudroit pour mon cœur un sûr contre-poison: Car, bien loin de trouver une femme parfaite, Je verrois une folle , une franche coquette.