ACTE m, SCENE VI
Mais , que clis-je? Ton sort ne dépend plus de toi.
Je t'ai livré mon cœur; tu m'as donné ta loi.
Les serments font l'hymen , et je suis ton épouse.
Oui , je la suis , Enée !
EN ÉE, à part.
O fortune jalouse !
Pouvois-tu m'accabler par de plus rudes coups?... (à Didon. )
Ah ! je suis mille fois plus à plaindre que vous !
Vous régnez en ces lieux; ce trône est votre ouvrage:
Le ciel n'a point proscrit les remparts de Carthage ;
Il les voit s'élever, et ne vous force pas
D'aller de mers en mers chercher d'autres états.
Le soin de gouverner un peuple qui vous aime ,
L'éclat et les attraits de la grandeur suprême,
Effaceront bientôt une triste amitié
Que nourrissoit pour moi votre seule pitié :
Et moi , jusqu'au tombeau j'aimerai ma princesse;
Mon cœur vers ces climats revolera sans cesse.
Climats trop fortunés où l'on vit sous \os lois!
Hélas ! si de mon sort j'a vois ici le choix.
Bornant à vous aimer le bonheur de ma vie ,
Je tiendrois de vos mains un sceptre, une patrie.
Les dieux m'ont envié le seul de leurs bienfaits
Qui pouvoit réparer tous les maux qu'ils m'ont faits...
Adieu! vivez heureuse et régnez dans l'Afrique.
DIDON
Ainsi vous remplirez ce décret tyrainiique, Cet oracle fatal , si souvent démenti?
Mon espoir, mes projets, tout est anéanti?
46 DIDON
Ni 1 état (leploiMlile où I ;iinoiii' m a iciliiitc,
Ni la inurt qui in'alteiul, n'arrêtent vutn; Fuite;
Vous roiupeï sans gémir les liens les plus doux...
Mais pour votre départ <juel temps (;lioisi.sse2-vous?
Nul vaisseau ii ose eucor reparoltre sur 1 onde.
Voyez ce ciel obscur et cette mer (jui gronde!...
Ah ! jjriuce, quaud ces murs défemJus par Hector ,
Quand ce même Ilion sultsisteroit eucor,
Dans les tombeaux de l'onde irie/.-vous ciierclier Troie?
.attendez que des mers le ciel ouvre la voie;
Et , puisqu'il faut enfin vous perdre pour toujours,
Que je vous perde au moins sans craindre pour vos jours ! 1
É N li F.
A vos désirs, aux miens , le ciel est iiiHexihle. Hélas! si vous m'aimez, montrez-vous moins sensible. Obéissez en reine aux volontés du sort. Kien ne peut des Troyens modérer le transport: Kftrayés par l'oracle , et pleins d'un nouveau zélé , Ils volent dès ce jour où le ciel les appelle. Moi-même vainement je voudrois arrêter Des sujets contre moi prompts à se révolter ; .le les verrois bientôt...
{voyant l'altération que son discours porte dans les traits de Didon. )
Mais, quel sombre nuage.
Madame, eu ce moment trouble votre visage? Vous ne m'écoutez plus, vous détournez les yeux !
m DON.
Non, tu n'es point le sang des héros ni des dieux Au milieu des rochers tu reçus la naissance.