ACTE I, SCENE III
'j'est la main des ingrats qui blesse uu cœur sensible; Et «les maux qu'ils m'out faits c'est le plus douloureux De perdre tout l'amour que j'ai senti pour eux.
Haïr votre pays! Eh quoi! ce titre auguste...
CORIOLAN
Il mérite ma haine, alors qu'il est injuste.
VÉTURIE.
Si je l'étois, mon fils, pourriez- vous me haïr?
CORIOLAN
O ciel ! que dites-vous? iMoi, je pourrois trahir '^ Ces sentiments si doux et cette amour si chère... !
VÉTURIE.
Ainsi Home aujourd'hui n'est donc plus votre mère"*
CORIOLAN
Me traite-t-elle en fils, lorsqu'un Sicinius , Au mépris de mou rang...
VÉTURIE.
Écoutez, Marcius, Mes leçons ont instruit votre jeune courage, Et j'ai souvent joui de mon licureux ouvrage. Vos exploits, vos vertus, tous ces présents du ciel . Ont répandu la joie en ce cœur maternel. Vous êtes généreux, la gloire vous enflamme; Mais la fierté souvent égare une grande ame: Soutien de l'héroïsme, elle en devient l'écueil. Du sang patricien je connois tout l'orgueil. Leur joug impérieux, leurs superbes maximes. Le peuple, comme vous, a ses droits légitimes. Sans deute, je suis loin d'en approuver l'abus .
202 CORIOLAN
Ni les emportements de ses chefs corrompus. Je les ai déplorés: mais, s'il ne faut rien taire, Le sénat n'a-t-il point de reproche à se faire? Ses hauteurs, ses dédains, n'ont-ils pas trop aigri Un peuple noble et fiei', dans la guerre nourri? Les riches, abusant d'une loi trop sévère, N'ont-ils pas quelquefois accablé sa misère?
CORI OLAN.
Je n'ai pas à rougir de tant de dureté : L'indigent débiteur éprouva ma bonté; J'ai du pauvre cent fois relevé la foiblesse.
VÉTURI E.
Oui; mais, trop prévenu des droits de la noblesse,
Vous suivez d'Appius les principes altiers,
Et vous dédaignez trop un peuple de guerriers.
Qu'enorgueillit encor sa liberté récente.
Ici, depuis vingt ans, en sa forme naissante,
A peine s'affermit l'état républicain.
Et votre enfance a vu le règne de Tarquin.
De ce bonheur nouveau l'ivresse est orageuse.
La liberté, mon fils, est farouche, ombrageuse,
Craint jusqu'à la grandeur qui peut la menacer :
Devant des citoyens elle doit s'abaisser.
De leur égalité respecter l'équilibre.
Vous payez de ce prix la gloire d'être libre ,
Et ce grand intérêt exige qu'un héros
Contre son ascendant rassure ses égaux;
Que la vertu dans lui se montre populaire:
C'est peu de les servir, il faut encor leur plaire.