ACTE I, SCÈNE IV
Venez-vous m'annoncer l'instant du sacrifice?
C'est celui de mes jours... c'est celui de mon cœur...
Il est affreux , barbare... il me glace d'borreur.
Ah! qu'on l'achève au moins, qu'on l'achève sur l'heure!,..
Traînez-moi vers l'autel!... traînez-moi... que j'y meure!
C'est tout ce que l'on veut, et j'y consens.
LE CURÉ
Hélas !
Au but qui me conduit ne vous méprenez pas. J'apporte à vos douleurs l'intérêt le plus tendre : Je puis les adoucir, si vous voulez m'entendre. Donnez-leur avec moi ce libre épanchement Qui pour les malheureux est un soulagement. Les consoler, ma fille, est tout mon ministère; Vous me devez enfin regarder comme un père.
M É L A N I E , toujours égarée.
Un père!... Il m'en faut un... Que n'ai-je un père ! hélas! Il plaindroit mes tourments, il m'ouvriroit ses bras. Ce nom doit consoler... ce nom me désespère. Faut-il éterniser mes tourments, ma misère. Livrer à la douleur le reste de mes jours, Promettre de souffrir et de pleurer toujours? Je n'eu ai pas la force, et ma raison s'égare. La nature et le ciel , tout me semble barbare.
LE CURÉ
C'est que tous deux, ma fille, ont été méconnus. Commandez un moment à vos sens éperdus, Et d'un consolateur écoutez le langage : Tout doit m'intéresser, votre état et votre âge; Je dois à tous les deux des soius et des secours ;
84 MÉLANIE
C'est un devoir bien cher que je suivrai toujours. Je parlerai sur-tout contre la violence... MÉLANIE, revenant à elle avec transport, et sortant
d'une sombre distraction.
Est-il vrai? vous! 6 ciel ! vous prendrez ma défense! Vous me le promettez! Faurois-je pu prévoir? Vous éloignez de moi l'horrible désespoir. Vous me l'aviez bien dit; oui, vous êtes mon père. Mais vous qui me tendez une main tutélaire, N'êtes-vous pas pourtant au rang de ces mortels Qui ne prêchent jamais que des devoirs cruels, Qui m'ont tant annoncé, d'une voix formidable, Dieu toujours irrité, l'homme toujours coupable, La nature en souffrance, et le ciel en courroux.; Qui m'ont dit que ce Dieu se nomme un Dieu jaloux; Qu'il ordonne aux humains, pour fléchir sa colère, De s'imposer le poids d'un tourment volontaire ; Et qu'enfin les objets devant lui préférés Étoient des yeux en pleurs et des cœurs déchirés! Eh bien ! s'il est ainsi , j'ai le droit de lui plaire.
LE CURÉ
Je viens vous annoncer un juge moins sévère. Un Dieu plus indulgent : dissipez cet effroi. Que votre cœur du moins se calme auprès de moi, Et retrouve un moment la paix, la confiance; Faites de vos secrets l'exacte confidence ; Permettez que ce cœur vous ose interroger; Aux sentiments du vô • e il n'est point étranger. Placez-vous près de moi ; venez, ma chère fille. ( Ils sasseient tous deux, )