ACTE I, SCÈNE IV
Je chéris dès long-temps votre noble famille. Ou m'a dit qu'élevée en ces paisibles lieux, Vous y passiez des jours qui paroissoient heureux, Et que, du voile saint à seize ans revêtue. D'aucun regret encor vous n'étiez combattue. Votre état vous plaisoit : souvent on m'a vanté Votre zèle naissant, votre félicité. M'a-t-on dit vrai? Parlez.
MF. LAME, devenue plus calme ^ et avec le ton d'une tristesse douce et réjléchie.
Oui , je vous le confesse.
Cette maison , monsieur, fut chère à ma jeunesse. Je m'y voyois fêtée; on s'occxipoit de moi; Chacun de m'amuser se faisoit un emploi : On détournoit mes yeux de tout devoir pénible. A tant d'empressement pouvois-je être insensible. Dans un âge où le cœur est si prompt à s'ouvrir Aux premiers sentiments qui se viennent offrir, Où les jours sont si purs, le bonheur si facile? Je crus qu'il habitoit au sein de cet asile. Je ne trouvois par-tout que des soins complaisants, Des égards recherchés, et des yeux caressants. Ce plaisir si flatteur d'intéresser les autres. Les préjugés d'autrui , qui deviennent les nôtres. Tout ce que j'entendois du monde et de ses moeurs. Les discours séduisants, les tendresses des sœurs, Le penchant qui nous lie au séjour de l'enfauce , Lutin l'amitié même et la reconnoissance, A ce qui m'eutouroit m'attachant tous les jours, Sembloient devoir ici me fixer pour toujours.
M MÉLANIE
LE CUR É
De semblables motifs n'ont rien que d'estimable.
D'où vient donc qu'aujourd'hui la douleur vous accable?
Qui produisit en vous un si grand changement?
MÉLANIE
Vous allez le savoir ; c'est un événement
Qui décida dès-lors du destin de ma vie,
Et dont, en vous parlant, j'ai l'ame encor remplie.
Je veillois près du lit où l'une de nos sœurs
D'une lente agonie éprouvoit les horreurs.
Cherchant à signaler les soins d'une novice,
J'avois brigué moi-même un si lugubre office.
Un prêtre l'exhorloit , et ses pieux discours
De la religion prodiguoient les secours,
Sans arracher un mot, sans vaincre son silence.
Il commençoit peut-être à perdre Tespérance;
Du moins il s'éloigna pendant quelques instants.
Alors, levant ses yeux baissés depuis long-temps,
Elle parut gémir sur moi plus que sur elle;
Quelques larmes mouilloient sa mourante prunelle;
Elle fit un effort pour pouvoir me parler,
Et m'adressa ces mots qui me firent trembler :
u On vous trompe , on vous perd , ma chère Mélanie.
« A votre âge on sent peu ce que l'on sacrifie
« En se faisant esclave et prenant cet habit :
« Vous l'apprendrez trop tard. Je sais qu'où vous a dit,
u Je sais que vous croyez que dans nos saints asiles
« Tous les j ours sont sereins, tous les cœurs son t tranquilles :
« Mais pour vous abuser sachez qu'on est d'accord.
« On ne vit en ces lieux qu'en désirant la mort.