SCÈNE I
ULYSSE, PYRRHUS, deux soldats grects.
ULYSSE
Nous voici dans Lemnos, dans cette île sauvage Dont jamais nul mortel n'habita le nva<je. Du plus vaillant des Grées, ô vous, fils et rival, Fils d'Achille, ô Pyrrhus! c'est sur ce bord fatal ^ Au pied de ces rochers, près de cette retraite, Que 1 on abandonna le triste Phiioctète. C'est moi qui l'ai rempli cet ordre de rigueur. Il le falloit : frapjié par quelque dieu vengeur,. D'une incurable plaie éprouvant les supplices, Il troubloit de ses cris la paix des sacrifices,
«42 PHILOCTÈTE
De son aspect impur blessoit leur sainteté,
Et souilloit tout le camp de sa calamité.
Mais laissons ce récit: le temps, le danger presse.
Je veux rendre aujourd'hui Philoctète à Ja Grèce.
S'il sait que dans cette île Ulysse est descendu,
De nos travaux communs tout le fruit est perdu :
Je dois fuir ses regards. Vous dont le noble zèle
Promit à mes projets l'appui le plus fidèle,
Approchez de cet antre, et voyez son séjour :
Par une double issue il est ouvert au jour;
Un ruisseau , si le temps n'a point tari son onde,
Coule des flancs creusés d'une roche profonde.
Vous pouvez aisément reconnottre à ces traits
L'asile qu'il habite : observez-en l'accès;
Tâchez de découvrir s'il est dans sa demeure.
S'il est absent, je puis vous apprendre sur l'heure
Quels grands desseins ici je dois exécuter,
Et sur-tout quels secours vous devez leur prêter.
PYRRHUS, S avançant au fond du théâtre. Au premier de vos soins je m'en vais satisfaire. Oui , je crois voir déjà ce sauvage repaire. Cette grotte...
ULYSSE
Au sommeil peut-ê!re est-il livré.
PYRRHUS
Nul homme ne se montre en ce lieu retiré. Tout ce que j'aperçois, c'est un lit de feuillage, Un vase d'un bois vil et d'un grossier ouvrage...
ULYSSE
Ce sont là ses trésors.
ACTt I, SCÈNE I. 14,^
PYRRHUS
Des rameaux dépouillés...
Que dis-je! des lambeaux que le sang a souillés. Ah, dieux!
C'est sa retraite : à nos yeux tout l'atteste. Sans doute il n'est pas loin ; sa blessure funeste Laisse bien peu de force à ses pas douloureux: Pourroit-il s'écarter? Ilélas! le malheureux Kst allé sur ces bords chercher sa nourriture, Quelque plante, remède aux tourments qu'il endure.
( aux soldats. ) Vous, d'un œil attentif observez tout, soldats; Que son retour ici ne nous surprenne pas. De tous les Grecs , objets du courroux qui l'anime, C'est Ulysse sur-tout qu'il voudroit pour victime. [Les deux soldats s'éloignent.
PYRRHUS
Il suffit. On se peut assurer sur leur foi.
Sur vos desseins secrets ouvrez-vous avec moi .
Parlez.
ULYSSE
Fils d'un héros, songez bien que la Grèce A de ses intérêts chargé votre jeunesse. L'état n'a point ici besoin de votre bras. Et la seule prudence y doit guider vos pas. Doit fléchir la hauteur de votre caractère. Quoi qu'on exige enfin de notre ministère, Four servir la patrie, il faut nous réunir; Elle attend tout de vous, et doit tout obtenir.
i44 PHILOCTÈTE.
PYRRHUS
Que faut-il?
ULYSSE
Il s'agit de tromper Philoctête.
Je vois l'étonnement où ce seul mot vous jette : Mais, n'importe, écoutez. Il va vous demander Qui vous êtes, quel sort vous a fait aborder Sur les rochers déserts qui défendent cette île : Dites-lui, sans détour. Je suis le fils d'Achille. Mais feignez qu'animé d'un fier ressentiment, Et contre des ingrats irrité justement, Vous retournez au lieu où vous prîtes naissance; Que vous abandonnez les Grecs et leur vengeance. Les Grecs qui, suppliants, abaissés devant vous. Trop instruits qu'Ilion doit tomber sous vos coups, Ont au pied de ses murs conduit votre courage, Et qui de vos bienfaits vous payant par l'outrage, Près du tombeau d'Achille ont dépouillé son fils. De vos exploits, des siens, vous ont ravi le prix. Et, préférant Ulysse, ont à votre prière Refusé l'héritage et l'armure d'un père. Contre moi-même alors, s'il le faut, éclatez En reproches amers par le courroux dictés. Sans craindre que ma gloire en paroisse flétrie : On ne peut m'offenser en servant la patrie; Et vous la trahisse? , si rhiloctète enfin Échappe au piég-^ adroit préparé par ma main. Ne vous V trompez pas : sans les flèches d'Hercule, En vain vous nourrissez l'espérance crédule De renverser les murs du superbe llion.