‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 94 sur 216 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Oui, pour marquer le jour de sa destruction, U faut que Philoctéte aille aux remparts de Troie, Et des flèches qu'il porte llion est la proie. Vous seul de tous les Grecs, vous pouvez aujourd'hui Sans crainte et sans danger paroître devant lui. Il ne peut avec eux vous confondre en sa haine; Vous n'avez point prêté le serment qui m'enchaîne; Vous n'eûtes point, trop jeune au gré de votre ardeur, De part à nos exploits, non plus qu'à son malheur. Mais, s'il savoit qu'Ulysse a touché ce rivage, Nous devons, vous et moi , tout craindre de sa rage. C'est la ruse, en un mot, qui seule dans vos mains Fera passer ces traits dont les coups sont certains, Ces traits, dépôt fatal, trésor cher et terrible, Armes d'un demi-dieu, qui l'ont fait invincible. Je conuois votre cœur, il feint malaisément; Sans doute il n'est pas né pour le déguisement : Mais le prix en est doux, seigneur; c'est la victoire. L'artifice est ici le chemin de la gloire : Osez tromjier pour vaincre, et n'en croyez que moi. Ailleurs de l'équité suivons l'austère loi; Sachons en respecter les bornes légitimes : Aujourd'hui seulement oublions ses maximes. Je ne veux rien qu'un jour, un seul jour; désormais A vous, à vos vertus, je vous renus pour jamais.

PYRRHUS

A suivre vos conseils comment puis-je descendre? Loin de les approuver, je souffre à les entendre. Ccjsez, fils de Laëite, un semblable discours; Achille ne m'a point instruit à ces détours:

i46 PHILOCTÈTE.

A son sang, comme à lui, la fraude est étran^jère,

Et ce n'étoient point là les armes de mon père.

S'il nous faut entraîner Fhiloctéte aux combats.

Je prétends contre lui n'employer que mon bras.

Foible et seul contre tous, où seroit sa défense ?

J'ai promis avec vous d'agir d'intelligence;

Mais, dùt-on m'accuser de foiblesse et d'erreur,

Je crains le nom de traître, il me fait trop d'borreui;.

J'aime mieux, s'il le faut, succomber avec gloire

Que d'avoir à rougir d'une indigne victoire.

ULYSSE

Et moi, Pyrrhus, aussi , comme vous autrefois, Sans peur dans les dangers, dans les conseils sans voix. Je crus que la valeur seule pouvoit tout faire. Avijourd'hui que le temps me détrompe et m'éclaire, Je vois qu'il faut sur-tout, pour régir les états, Que la tête commande et conduise le bras.

PYRRHUS

Mais quoi! c'est un mensonge enfin qu'on me demande.

ULYSSE

Le mensonge est léger; la récompense est grande.

PYKR Hl s.

De fléchir ce guerrier n'est-il aucun moven?

ULYSSE

La douceur ni la force ici ne peuvent rien.

PYRRHUS

La force! ce mortel est-il donc indomptable?

ULYSSE

Ses traits portent la mort, la mort inévitable.

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