ACTE II — SCÈNE V
DÉMOCRITE
Et comment Criséis prend-elle cet hommage ? Semble-t-elle répondre à ce muet langage ? Montre-t-elle l'entendre ?
STRABON
Oh ! vraiment, je le croi !
Elle l'entend déjà mieux que vous et que moi. Elle a de certains yeux, de certaines manières. Des souris attrayants, des mines meurtrières... Oh ! vive la nature !
DÉMOCRITE
En savoir déjà tant !
STRABON
Si le prince l'aimait, le cas serait plaisant.
DÉMOCRITE
Oui.
STRABON
Que diriez-vous, qu'un roi cherchant à plaire, Comme un aventurier, donnât dans la bergère ?
DÉMOCRITE
J'en rirais tout à fait.
STRABON
Que nous serions heureux ! Notre fortune ici serait faite à tous deux. L'amour est, je l'avoue, une belle manie. Les hommes sont bien fous ! rions-en, je vous prie : Je les trouve à présent presque aussi sots que vous.
DÉMOCRITE, à part.
Il ne me manquait plus que d'être encor jaloux. J'étouffe et je sens là... certain poids qui m'oppresse.
178 DÉMOCRITE
STRABON
D'où VOUS vient, s'il vous plaît, cette sombre tristesse ? Du bien de Criséis n'êtes-vous pas content ? Pourquoi cet air chagrin à vous qui riez tant ?
DÉMOCRITE
Ces feux pour Criséis me donnent quelque ombrage. Son éducation est mon heureux ouvrage ; Elle est sous ma conduite arrivée en ces lieux, Et j'en dois prendre soin.
STRABON
On ne peut faire mieux.
DÉMOCRITE
Agélas a grand tort d'employer sa puissance A vouloir d'un enfant surprendre l'innocence, Qui doit être en sa cour en toute sûreté.
STRABON
C'est violer les droits de l'hospitalité.
DÉMOCRITE
Mais il faut empêcher que cet amour n'augmiente ; Et, pour mieux étouffer cette flamme naissante. Je vais le conjurer de nous laisser partir.
Parlez pour vous ; d'ici je ne veux point sortir ; Je m'y trouve trop bien.