‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 149 sur 345 · ACTE I — SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I — SCÈNE II

J'allai dans certain coin me mettre en sentinelle : Je n'y fus pas longtemps, qu'aussitôt patatras ! Avec un fort grand bruit, voilà l'esprit à bas : Ses deux jambes à faux dans la corde arrêtées Lui font, avec le nez, mesurer les montées. Soudain j'entends crier : A l'aide ! je suis mort ! A ces cris redoublés, et dont je riais fort, J'accours, et je vous vois étendu sur la place. Avec une apostrophe au milieu de la face ; Et votre nez cassé me fit voir par écrit Que vous étiez un corps et non pas un esprit.

ALBERT

Ah ! malheureuse engeance ! apanage du diable ! C'est toi qui m'as joué ce tour abominable : Tu voulais me tuer avec ce trait maudit ?

LISETTE

Non ; c'était seulement pour attraper l'esprit.

ALBERT

Je ne sais maintenant qui retient mon courage. Que de vingt coups de poing au milieu du visage...

AGATHE, le retenant.

Eh ! monsieur, doucement.

ALBERT, à Agathe.

Vous pourriez bien ici.

Vous, la belle, attraper quelque gourmade aussi. Taisez- vous, s'il vous plaît.

A part.

Pour punir son audace, Il faut que de chez moi sur-le-champ je la chasse.

A Lisette.

Qu'on sorte de ce pas.

LISETTE, feignant de pleurer.

Juste ciel ! quel arrêt !

Monsieur...

Non ; dénichons au plus tôt, s'il vous plaît.

LISETTE, riant.

Ah ! par ma foi, monsieur, vous nous la donnez bonne,

De croire qu'en quittant votre triste personne

Le moindre déplaisir puisse saisir mon cœur !

Un écolier qui sort d'avec son précepteur ;

Une fille longtemps au célibat liée,

Qui quitte ses parents pour être mariée ;

Un esclave qui sort des mains des mécréants ;

Un vieux forçat qui rompt sa chaîne après trente ans ;

Un héritier qui voit un oncle rendre l'âme ;

Un époux, quand il suit le convoi de sa femme ;

N'ont pas le demi-quart tant de plaisir que j'ai

En recevant de vous ce bienheureux congé.

ALBERT

De sortir de chez moi tu peux être ravie ?

LISETTE

C'est le plus grand plaisir que j'aurai de ma vie.

ALBERT

Oui ! Puisqu'il est ainsi, je change de désir. Et je ne prétends pas te donner ce plaisir : Tu resteras ici, pour faire pénitence.

A Agathe.

Et VOUS, sans raisonner, rentrez en diligence.

Agathe rentre en faisant la révérence.

Lisette en fait autant : Albert la retient, et continue.

Demeure, toi ; je veux te parler sans témoins.

Page 1