ACTE 1 — SCÈNE X
TOUTABAS.
Le jeu fait vivre à l'aise Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ; Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ; Des Gascons à souper dans les brelans fidèles ; Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles Qui, sans le lansquenet et son produit caché, De leur faible vertu feraient fort bon marché. Et dont tous les hivers la cuisine se fonde Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde.
GÉRONTE
S'il est quelque joueur qui vive de son gain, On en voit tous les jours mille mourir de faim. Qui, forcés à garder une longue abstinence, Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance.
TOUTABAS.
Et c'est de là que vient la beauté de mon art :
En suivant mes leçons, on court peu ce hasard.
Je sais quand il le faut, par un peu d'artifice.
D'un sort injurieux corriger la malice ;
Je sais, dans un trictrac, quand il faut un sonnez.
Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ;
Et quand mon plein est fait, gardant mes avantages.
J'en substitue aussi d'autres prudents et sages.
Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups.
Me font en un instant enfÛer douze trous.
GÉRONTE
Eh ! monsieur Toutabas, vous avez l'insolence De venir dans ces lieux montrer votre science ?
TOUTABAS.
Oui, monsieur, s'il vous plaît.
GÉRONTE
Et vous ne craignez pas
Que j'arme contre vous quatre paires de bras. Qui le long de vos reins...
TOUTABAS.
Monsieur, point de colère ; Je ne suis point ici venu pour vous déplaire.
GÉRONTE, le poussant.
Maître juré filou, sortez de la maison.
TOUTABAS.
Non, je n'en sors qu'après vous avoir fait leçon.
GÉRONTE
A moi, leçon ?
TOUTABAS.
Je veux, par mon savoir extrême.
Que vous escamotiez un dé comme moi-même.
Je ne sais qui me tient, tant je suis animé,
Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé...
Va-t'en.
n le prend par les épaules.
TOUTABAS.
Puisque aujourd'hui votre humeur pétulante Vous rend l'âme aux leçons un peu récalcitrante. Je reviendrai demain pour la seconde fois.
, GÉRONTE
Reviens.
TOUTABAS.
Vous plairait -il de m'avancer le mois ?
GÉRONTE, le poussant tout à fait dehors.
Sortircis-tu d'ici, vrai gibier de potence !