ACTE II — SCÈNE I
Son esprit, il est vrai, n'est pas semblable au vôtre. Il est brusque, impoli ; son humeur est tout autre. On voit bien qu'il n'a pas goûté l'air de Paris ; Et c'est un franc Picard qui tient de son pays.
LE CHEVALIER
On doit peu s'étonner de cet air de rudesse Dans un provincial nourri sans politesse : Et ce n'est qu'à Paris que l'on perd aujourd'hui Cet air sauvage et dur qui règne encore en lui.
VALENTIN
De loin, comme j'ai dit, l'observais sa querelle ;
Et quand il est sorti, j'ai fait briller mon zèle ;
J'ai flatté son esprit : enfin, j'ai si bien fait.
Qu'il veut, comme je crois, me prendre pour vaJet.
Il s'est même informé pour une hôtellerie.
Moi, dans les hauts projets dont mon âme est remplie,
J'ai d'abord enseigné l'auberge que voici.
Il doit dans un moment me venir joindre ici.
LE CHEVALIER
Quels sont ces hauts projets dont ton âme est charmée ?
VALENTIN
La fortune aujourd'hui me paraît désarmée. Tantôt, chemin faisant, j'ai cru, sans me flatter, Que de la ressemblance on pourrait profiter. Pour obtenir plus tôt Isabelle du père. Et tirer, qui plus est, cet argent du notaire : Ce seraient deux beaux coups à la fois !
LE CHEVALIER
Oui, vraiment.
VALENTIN
Cela pourrait peut-être arriver aisément.
A notre campagnard nous donnerions la tante ;
Pour vous serait la nièce, et pour moi la suivante.
LE CHEVALIER
Mais comment ferions-nous, dans ce hardi dessein, Pour mettre promptement cette affaire en bon train ?
Il faut premièrement quitter cette parure,
Prendre d'un héritier l'habit et la figure,
L'air entre triste et gai. Le deuil vous sied-il bien ?
LE CHEVALIER
Si c'est comme héritier, ma foi, je n'en sais rien : Jamais succession ne m'est encor venue.
VALENTIN
Faites bien le dolent à la première vue.
Imposez au notaire, et soyez diligent,
Autant que vous pourrez, à toucher cet argent.
LE CHEVALIER
J'ai de tromper mon frère, au fond, quelque scrupule.
VALENTIN
Quelle délicatesse et vaine et ridicule ! Nantissez- vous de tout, sans rien mettre au hasard ; Après, à votre gré, vous lui ferez sa part. S'il tenait cet argent, il se pourrait bien faire Qu'il n'aurait pas pour vous un si bon caractère.
LE CHEVALIER
Si pour ce bien offert tu me vois quelque ardeur, C'est pour mieux mériter Isabelle et son cœur. Je l'adore ; et je puis te dire, en confidence. Qu'elle ne me voit pas avec indifférence. Son père n'en sait rien, et ne me connaît pas ; Pour l'obtenir de lui je n'ai fait aucun pas ; Et, n'ayant pour tout bien que la cape et l'épée. Toute mon espérance aurait été trompée.
Quelque raison encor m'arrête en ce moment.