‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 276 sur 345 · SCÈNE II ÉRASTE, CRISPIN, LISETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ÉRASTE, CRISPIN, LISETTE

CRISPIN

Mais mon maître paraît.

ÉRASTE

Ah ! te voilà, Lisette !

Guéris-moi, si tu peux, du soin qui m'inquiète. Eh bien ! mon oncle est-il en état d'être vu ?

LISETTE

Ah ! monsieur, depuis hier il est encore déchu ; J'ai cru que cette nuit serait sa nuit dernière. Et que je fermerais pour jamais sa paupière. Les lettres de répit qu'il prend contre la mort Ne lui serviront guère, ou je me trompe fort.

ÉRASTE

Ah ciel ! que dis-tu là ?

CRISPIN

C'est la vérité pure.

4i5 LE LÉGATAIRE UNIVERSEL

ÉRASTE

Quel que soit mon espoir, je sens que la nature Excite dans mon cœur de tristes sentiments.

CRISPIN

Je sentis autrefois les mêmes mouvements, Quand ma femme passa les rives du Cocyte Pour aller en bateau rendre aux défunts visite. J'en avais dans le cœur un plaisir plein d'appas, Comme tant de maris l'auraient en pareil cas : Cependant la nature, excitant la tristesse, Faisait quelque conflit avecque l'allégresse. Qui, par certains ressorts et mélanges confus. Combattaient tour à tour, et prenaient le dessus ; En sorte que l'espoir... la douleur légitime... L'amour... On sent cela bien mieux qu'on ne l'exprime j Mais ce que je puis dire, en vous accusant vrai. C'est que, tout à la fois, j'étais et triste et gai.

ÉRASTE

Je ressens pour mon oncle une amitié sincère ; Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ; Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, ayant le droit ou non. Je conviens avec lui qu'il a toujours raison.

LISETTE

Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires, Puisqu'il m'a commandé d'aller chez deux notaires.

CRISPIN

Deux notaires, hélas ! Cela me fend le cœur.

LISETTE

C'est pour instrumenter avecque plus d'honneur.

Hé ! dis-moi, mon enfant, en pleine confidence, Puis-je, sans me flatter, former quelque espérance ?

Page 1