ACTE I — SCÈNE IV
Assez d'autres, sans toi, suivront ici mes pas. Je voulais te guérir de tes erreurs funestes. Te mener par la main aux régions célestes. Affranchir ton esprit de l'empire des sens : Tu ne mérites pas la peine que je prends, Animal sensuel, qui n'oserais me suivre !
STRABON
Sensuel, j'en conviens ; j'aime à manger pour vivre : Mais on ne dira pas que je sois amoureux.
DÉMOCRITE
Qu'entends-tu donc par là ?
STRABON
J'entends ce que je veux.
Et vous ce qu'il vous plaît.
DÉMOCRITE, à part.
Saurait-il ma faiblesse ?
Haut.
Mais ce n'est pas à moi que ce discours s'adresse ?
STRABON
Et es- vous amoureux, pour relever ce mot ?
DÉMOCRITE
Démocrite amoureux !
STRABON
Seriez- vous assez sot Pour donner, comme un autre, en l'erreur populaire ?
DÉMOCRITE, àpart.
Cela n'est que trop vrai.
STRABON
Vous chercheriez à plaire, Et feriez le galant ! j'en rirais tout mon soûl. Mais je vous connais trop ; vous n'êtes pas si fou,
DÉMOCRITE, à part.
Que je souffre en dedans, et qu'i\ me mortifie !
STRABON
Vous avez le rempart de la philosophie ; Et, lorsque le cœur veut s'émanciper parfois, La raison aussitôt lui donne sur les doigts.
DÉMOCRITE
Il est des passions que l'on a beau combattre. On ne saurait jamais tout à fait les abattre : Sous la sagesse en vain on se met à couvert ; Toujours par quelque endroit notre cœur est ouvert. L'homme fait, malgré lui, souvent ce qu'il condamne.
STRABON
Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane, Puisque ton cœur est plein de sentiments si bas : Assez d'autres, sans toi, suivront ailleurs mes pas. Animal sensuel !
DÉMOCRITE
Quoi ! tu crois donc que j'aime ?
A part.
Je voudrais me cacher ce secret à moi-même.
STRABON
Le ciel m'en garde ! mais j'ai cru m'apercevoir Que les filles vous font encor plaisir à voir. Votre humeur ne m'est pas tout à fait bien connue. Ou Criséis parfois vous réjouit la vue.