‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 98 sur 345 · ACTE II — SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II — SCÈNE I

Et qu'Agénor aurait tous les vœux de mon cœur, S'il était un peu moins sensible à la grandeur. Mais enfin un chagrin que je ne puis comprendre, Ma chère Cléanthis, est venu me surprendre : Je le chasse, il revient ; et je ne sais pourquoi, Ce jour plus qu'aucim autre, il cause mon effroi.

CLÉANTHIS.

On ne peut vous ôter le sceptre et la couronne ; Et le rang glorieux que le destin vous donne. Je vous l'apprends encor, si vous ne le savez, J'en suis un peu la cause, et vous me le devez.

ISMÈNE

Comment ?

CLÉANTHIS.

Écoutez-moi. La reine votre mère, Abandonnant Argos, où mourut votre père, Pa.T un second hymen épousa le feu roi Oui régnait en ces lieux, mais avec cette loi, Que, si d'aucun enfant il ne devenait père, Du trône athénien vous seriez l'héritière, Et que son successeur deviendrait votre époux. La reine eut une fille ; et, l'aimant moins que vous. Elle trouva moyen de changer cette fille, Et de mettre im enfant, pris d'une autre famille, De même âge à peu près, mais moribond, malsain. Et qui mourut aussi, je crois, le lendemain. Moi, j'allai cependant, sans tarder davantage. Porter nourrir l'enfant dans un lointain village. Un pauvre paysan, que l'or sut engager. De ce fardeau pour moi voulut bien se charger. Je lui dis que l'enfant de moi tenait naissance, Qu'il devait avec soin élever son enfance : Je lui cachai toujours son nom et son pays. Le pâtre cnit enfin tout ce que je lui dis.

i66 DÉMOCRITE

Quinze ans se sont passés depuis cette aventure. Votre mère a payé les droits à la nature ; Et depuis ce long temps aucun mortel, je crois, N'a pu de cette fille avoir ni vent ni voix.

ISIMÈNE.

Je sais depuis longtemps ce que tu viens de dire ; Ta bouche avait déjà pris soin de m'en instruire ; Ce souvenir encore augmente ma terreur, Et vient justifier le trouble de mon cœur. N'as-tu point remarqué qu'au retour de la chasse. Le roi, rêveur, distrait, a paru tout de glace ? Ses regards inquiets m'ont dit son embarras : Il semblait m' éviter et détourner ses pas. Ah ! Cléanthis, je crains que quelque amour nouvel! Ne lui fasse...

CLÉANTHIS,

Ah ! voUà l'ordinaire querelle.

C'est une étrange chose ! Il faut que les amants Soient toujours de leurs maux les premiers instrument; Qu'un homme par hasard ait détourné la vue Sur quelque objet nouveau qui passe dans la rue ; Qu'il ait paru rêveur, enjoué, gai, chagrin ; Qu'il n'ait pas ri, pleuré, parié, que sais-je enfin ? VoUà la jalousie aussitôt en campagne.

D'une mouche on lui fait une grosse montagne : C'est un traître, un ingrat ; c'est un monstre odieux. Et digne du courroux de la terre et des cieux. Il faut aller plus doux dans le siècle où nous sommes. On doit parfois passer quelque fredaine aux homm.es. Fermer souvent les yeux ; bien entendu, pourtant. Que tout cela se fait à la charge d'autant.

ISMÈNE

Pour un cœur délicat qu'un tendre amour engage. Un calm.e si tranquille est d'un pénible usage.

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