SCÈNE VIL
EDOUARD, ALIÉNOR, gardes.
Tant de vertus ornent votre jeunesse , Que leur éclat célèbre exige des tributs Jusqu'ici dans mon cœur à regret suspendus; Je viens vous les offrir: ils sont dignes, œadame, Et du profond génie et de la grandeur d'ame Dont j'ai même admiré les dangereux excès. Je dépose en vos mains les plus grands intérêts, Les miens, ceux de l'état, d'un amant, et d'un père: Ënfin les jours proscrits de ce coupable maire.
( Ils s'asseyent. ) La victoire, fidèle au plus juste parti. Va traîner à son char mon peuple assujetti. Déjà laissant par-tout des traces de ma gloire, J'ai franchi la Dordogue et la Seine et la Loire.
ACTF IIÏ, SCKNE VU. ,35
Avant que ma valeur trioraphàt dans Créci, J'ai porté mes drapeaux jus(ju'aux champs de Neuilli : Encore une bataille , et l'aris me couronne. Mais les premiers Français qui, m'appelaut au tronc, De mes droits reconnus sont les dignes appuis, Doivent de ma grandeur cueillir les premiers fruits. Prenez ce titre auguste à ma reconnoisance : Vous avez sur un père une entière puissance; Son exemple et le vôtre, en tous lieux révérés, Entraîneront les cœurs par ma gloire attirés. Je mets à ce service un prix inestimable : J'élève Yotre père au rang de connétable; D'Harcourt, que vous aimez, je fais un souverain ; Et, vice-roi de France, il reçoit votre main. Londres plu5 que Paris exige ma présence; Vous serez mon égale, et reine en mon absence. C'est au trône, en un mot, que vous pouvez monter : Mon estime vous l'offre, osez le mériter.
AHÉNOR.
J'oserai plus, seigneur... Mais, sans que je l'annonce, Puisque vous m'estimez, vous savez ma réponse.
Croyez-moi, consultez un père.
Moi , seigneur?
Je ne l'outrage point; j'ai consulté mon cœur.
EDOUARD
J'entends ce fier refus. Mais Vienne plus facile...
A LIEN OR, C interrompant.
Ah ! n'en attendez point un refus si tranquille.
j3G le SIEGE DE CALAIS.
Mais si le poids de l'âge eût ébranlé sa foi, Je pleurerois moa père , et servirois mon roi. Pour Harcourt, il m'est cher. Il dut cesser de l'être Dès le premier moment qu'il vous choisit pour maître ; Mais à vos dons nouveaux s'il vend son repentir, L'amour ne daigne plus Thonorer d'un soupir.
EDOUARD
Cet excès de hauteur a lieu de me surprendre. Votre maître au respect devoit du moins s'attendre.
ALIÉNOR, se levant.
Vous n'êtes point mon maître, et vous savez nos lois : Je respecte Edouard, s'il respecte Valois.
EDOUARD, se levant aussi avec li mcitê.
Quelles lois, ou plutôt quel nom imaginaire Opposez-vous aux droits que je tiens de ma mère? Est-ce à vous de citer, comme loi de l'état, Un abus condamné dans tout autre climat, Dont l'équité gémit, dont la raison s'indigne, Qui pour tout votre sexe est un affront insigne , Contraire aux douces mœurs de ce peuple van lé. Qui sert également la gloire et la beauté, Qui, du rang de ses rois bien loin de vous proscrire ,^ Au-dessus de leur trône élève votre empire ? Ah ! vous nous surpassez dans l'art de gouverner. Ma mère est le héros qui m'apprit à régner : De vos trois derniers rois cette sœur magnanime M'a transmis sur les Us un titre légitime ; Qui peut d'un droit si saint me.priver désormais? Quel autre doit régner sur la France?
ACTi: III, .sci:mc vir. ,37
ALI EN on.
Un Français.
Lorsqu'en nommant un roi nos généreux ancêtres Ont nommé dans ses fils la race de nos maîtres, Quand des soldats vainqueurs portoient sur un pavois Le plus vaillant soldat, père de tous nos rois, D'un peuple libre et fier, qui se donnoit lui-même. Tel fut le premier vœu, la loi juste et suprême. Que son sceptre , en tout temps aux Français réservé, Jamais par d'autres mains ne pût être enlevé; Et si la même loi, mais sans nous faire outrage, De ce trône à mon sexe interdit l'héritage. C'est de peur que l'hvmen, qui doit nous engager. Ne couronne en nos fils les fils de l'étranger. Avant vous cette loi contre vous fut portée : Écrite au fond des cœurs dont la voix l'a dictée. Elle s'est affei-mie à l'ombre des lauriers. Par trois races de rois et neuf siècles entiers. Le Français dans son prince aime à trouver un frère, Qui né fils de l'état en devienne le père. L'état et le monarque, à nos yeux confondus, îS'ont jamais divisé nos vœux et nos tributs. De là cet amour tendre et cette idolâtrie Qui dans le souverain adore la patrie : Sublime passion d'un peuple impétueux.
De l'empire des lis fondement vertueux; Et qui, le distinguant par les plus nobles marques, Fait à cent souverains envier nos monarques.
EDOUARD
VoHS irritez l'ardeur dont je suis enflammé...
i38 LE SIÈGE DE CALAIS.
{à part.) C'est moi qu'à cet excès j'aurois dû voir aimé. Peuple iugrat ! Mais il faut que ta haine fléchisse , Ou que, juste à la fin, la mienne t'en punisse.
(à Aliétior.) Choisissez à l'instant les dons de ma bonté Ou l'immuable arrêt de ma sévérité.
Du sang qui va couler je vous rends responsable. Si vous ne dépouillez cette fierté coupable, Cette fausse vertu , ce préjugé des lois Qui traite en étranger le pur sang de vos rois, Vous livrez à la mort ces citoyens rebelles. Dont vous pouviez sauver les têtes criminelles : L'honneur de conquérir et votre père et vous M'alloit faire pour eux oublier mon courroux.
ALI EN OR
Je le vois à regret , seigneur; la renommée
Vous peint fidèlement à l'Europe alarmée.
Autant vous déployez de grâce et de douceur
Quand d'un sujet utile il faut gagner le cœur.
Autant vous vous armez d'une haine terrible
Pour celui que vos dons trouvent incorruptible.
Mais je ne peux changer. Ces braves citoyens.
Qui mourant pour l'état en sont les vrais soutiens.
Savent qu'à leur grand cœur mon ame porte envie;
Et ma gloire n'est point la rançon de leur vie.
Plus qu'eux même, il est vrai, leur mort me fait frémir...
Je verrai leur courage : il pourra m'affermir.
Vous les immolez donc par votre orgueil barbare?