‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 278 sur 325 · MON LAC · texte numérisé non relu

MON LAC

Madame...

GABRIELLE, l'interrompant.

Non ; arrête. Attends que mon courage Prépare ma tendresse à cette affreuse image... C'en est fait... il le faut... expirons de terreur!

{Elle se tourne vers Monlac.)

Ahl lie redoutez point ce spectacle d'horreur. Le ciel (dirai-je, hélas! ou propice ou sévère?) Interdit à mes mains ce fatal ministère.

GABRIELLE

Dieu ! quel espoir me luit?

MONLAC.

Apprenez des malheurs Qui doivent à vos yeux coûter encor des pleurs : C'étoit peu que Raoul mourut pour la patrie, Le sort voulut deux Fois sacrifier sa vie.

GABRIELLE

Que dis- tu?

MONLAC.

Ce billet m'est à peine remis, Soudain nous nous voyons entourés d'ennemis; Je vois l'horreur; le sang, les flambeaux et les armes Remplir le camp français de débris et d'alarmes. Saladin, trop instruit du grand art des guerriers, Venoit à ses vainqueurs dérober leurs lauriers. De nos chrétiens captifs son adroite imposture Avoit aux Musulmans fait revêtir l'armure; La mort voloit, sans bruit, sur notre camp trompé. Dans ce carnage affreux Raoul enveloppé, Fut, sous mon corps sanglant, massacré sans défense; Et lorsque de Rhétel l'intrépide constance, Expiant notre erreur, chassant les Sarrasins, M'eut arraché mourant de leurs bras inhumains, ISi ses yeux ni les miens ne purent reconnoilre Les restes déchirés de mon malheureux maître.

ACTF, 11, SCKNE II. 38.j

I):ius (les monceaux de morts mutilés et meurtris, Chacun clierchoit en vain ses frères ou ses fils; Les monstres, au sultan Her de telles conquêtes, De nos chefs égorg-és alloient vendre les têtes. Voilà par (juel revers le destin , malgré moi, De mon serment sacré m'a fait trahir la loi. Pour comble de disgrâce , en quittant la Syrie , La tempête me jette aux rochers de Candie : Retenu plus d'un mois dans ce triste séjour, A peine ai-je du roi devancé le retour; Kt j'arrivois de Gène aux rives de la Saône, Quand sa flotte rentroit dans les bouches du Uhône. CABRIELLE, à pari , datis le plus grand accablement. Est-ce éprouver assez les cruautés du sort? Il veut multiplier ton trépas et ma mort!

{àMonlac.) Monlac, daigne épargner ma misère jirofonde! Que veux-tu qu'à tes pleurs mon désespoir réponde? Le sentiment s'épuise en des malheurs si grands; Une douleur stuj)ide absorbe tous mes sens. Va, mon dernier moment , que cette lettre avance. Sera marqué pour toi par ma reconnoissance.

MONLAC.

Eh! qu'ai-je à désirer? j'ai perdu mon ami. Quand j'osai lui survivre, il fut trop obéi. Je vous donne la mort , je la jiorte à son père, Et la trouver moi-même est le bien que j'espère. Adieu, madame.

390 GAERIELLE DE VERGY.

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