ACTE II, SCÈNK II. 3S
Je ne vous nierai point qu'aux champs de la Syrie
Sa valeur ii'étoit plus qu'une aveugle furie.
Qui, cherchant les dangers plutôt que les combats,
Dédaijjnoit la victoire , et couroit au trépas.
Mais la gloire, en tout temps par lui si bien servie.
Préparant son triomphe au terme de sa vie,
Lui gardoit une mort que les canirs des Français
Vont tous à sa mémoire envier à jamais.
Dans ces assauts fameux, comptés pour des batailles,
Par qui Ptolémaïs nous vendit ses nuirailles ,
Philippe, le premier sur la brèche élancé ,
De nombreux ennemis par-tout se vit pressé :
llaoul accompagnoit sa superbe imprudence;
Dans les rangs enfoncés tous deux brisent leur lance;
Soudain un Musulman , plus terrible et plus fort,
Porte au roi désarmé l'inévitable mort.
Raoul, à qui Philippe a tout ravi peut-être.
Se jette sur le coup , le reçoit pour son maître.
S'applaudit, en mourant, ({ue sa constante foi
Rende à la France eucor la victoire et son roi.
G A R R I E L L E , à part, avec force. Ah ! Raoul, (jue ta mort est dir;ne de ta vie! Oui, j'adore ta cendre, et tout me justifie.
(à JMonlac, avec tendresse.) N'a-t-il pu me nommer avant que de mourir? M'a-t-on privée encor de son dernier soupir?
MONLAC.
Pendant la nuit cruelle où, forçant la nature, '^«•11 courage l'a fait «survivre à sa blessure,
Baigné des pleurs du roi qui recueilloit les siens, J'entendois ses regards qui vous nommoient aux raieni Que Raoul étoit grand pleuré par un tel maître! Le roi, qui le pleuroit, étoit plus grand peut-être. A travers mes douleurs, quel spectacle pour moi! L'amitié sur le trône et dans le cœur d'un roi! Enfin nous restons seuls. Plein du soin qui vous touchi Son ame en liberté vient alors sur sa bouche. Quels regrets! quels transports! quels étranges adieux Je crois le voir, madame; il est devant mes yeux : " Donnons-lui, disoit-il, au-delà de ma vie, " D un amour sans exemple une marque inouïe. » H se soulève à peine, il trace lentement De ce fidèle amour le dernier monument. Et lorsque des serments le lien redoutable Enchaîne encor ma foi, qu'il sait inviolable : II Dans mon corps expiré ta main prendra mon cœur.. « Tu frémis ! S'il t'est cher, est-ce un objet tl'horreur? « Quitte un vain préjugé. Que le cœur de ton maître, « A la tombe ravi, te doive un nouvel être. « Une amante, un ami, l'occupoient tour-à-tour; « Je charge l'amitié de le rendre à l'amour : » Ton cœur, où je vivrai, doit au mien ce service. « Si tu crains de Fayel la jalouse injustice, « Au généreux Rhétel tu peux te confier. r< Sur-tout , que ce billet soit offert le premier. » (// tire le billet de soii sein. )
GABRIELLE, à pan.
Ou'il me fait bieu sentir l'horreur de lui survivre !
ACTK 11, SCÈNE II. jfiy
MON LAC, préscuttmt le billet à Gahricllc. C'est l'écrit...
CABUIELI. K, prcnaiil le Inllct, cl en détournant les yeux.
Je crois voir l'objet qui va le suivre! {Elle lit.) » Je meurs!... Mon ame vit à jamais pour t'aimer; n J'arrache au sein des morts sa dépouiWe mortelle, « Ce cœur que pour toi seule elle dut animer! « La moitié de ton cœur, ma chère Gabrielle, « Au tombeau loin de toi ne veut pas s'enfermer; " Elle va te rejoindre... Helas! quel triste hommage! « Qu'il va t'épouvanter!... Non : c'est Raoul, c'est moi; « C'est ce fidèle emant qui compta sur ta foi... « Adieu... Mon ame fuit, emportant ton image... « Mon cœur est plus heureux, il reste auprès de toi. » (à pari , après avoir lu, et sans oser tourner ses regards
du coté de Mnnlac. ) Ah ! Ion ame long-temps n'attendra point la mienne : Ton cœur vient dans ma tombe , échappé de la tienne. La mort, brisant mon joug, va reformer nos nœuds... Monlac, je n'ose plus vers toi tourner les yeux.