ACTE ï, SCÈNE VI. io
Ses piêgfes destructeurs iVn versé; sur lui-même , Ce courage plus grand que son courage extrême, L'ont enfin, malgré lui, contraint de renoncer Aux périls, aux assauts, qui n'ont pu vous lasser. Il remit sa victoire à ces fléaux terribles, De l'humaine foiblesse ennemis invincibles. Nous vîmes ces fléaux, l'un par l'autre enfantés, Multiplier la mort dans ces lieux dévastés : Du ciel et des saisons les rigueurs meurtrières, La disette, la faim , nous ont ravi nos frères; Et la contagion , sortant de leurs tombeaux, De ces morts si chéris fait encor nos bourreaux. Le plus vil aliment, rebut de la misère, Mais, aux derniers abois, ressource horrible et chère, De la fidélité respectable soutien , Manque à l'or prodigué du riche citoyen ; Et ce fatal combat, notre unique espérance, Nous sépare à jamais des secours de la France , Tandis que cent vaisseaux, en\ ironnant ce port , Renferment avec nous l'indigence et la mort. Si d'un peuple assiégé la dernière infortune Ne nous avoit réduits qu'à la douleur commune De céder au vainqueur vaillamment combattu, J'y pourrois avec vous résoudre ma vertu. Mais l'injuste Edouard nous ordonne le crime ; H veut qu'en abjurant notre roi légitime Sur le trône des lis, au mépris de nos lois. Un serment sacrilège autorise ses droits: Il prétend recevoir ses conquêtes nouvelles , En prince qui pardoune à des sujets rebelles.
io6 LE SIEGE DE CALAIS.
Vous ne donnerez point à nos tristes états Cet exemple honteux, qu'ils n'imiteroient pas; Vous n'irez point souiller une gloire immortelle, Le prix de tant de sang , le fruit de tant de zèle : Nous mourrons pour le roi pour qui nous vivions ton?. Choisissez le trépas le plus digne de vous : Je vous laisse l'honneur de tracer la carrière, Content que ma vertu s'y montre la première.
ALlÉNOR, aux bourgeois.
Citoyens, j'entrevois quel effort courageux Attend, sans le prescrire, un chef si généreux. Mon père projetoit un noble sacrifice... Quel bonheur que sans lui sa fille l'accomplisse! Ah! j'en rends grâce au ciel! Calais fut mon berceau . Et je veux avec vous y trouver mon tombeau. Puisque votre valeur ne peut plus s'y défendre, Faisons-nous un bûcher delà patrie en cendre. Songez que, cette nuit, le vainqueur furieux. Peut, au premier assaut, se voir maître en ces lieux. De ce peuple, épuisé par tant de funérailles, A peine un foible rang couronne nos murailles; Attend rez-vous, amis, ainsi que dans Beauvais, Que le soldat féroce, avide de forfaits, Sur le sein palpitant des femmes égorgées, Traîne vos fils sanglants , vos filles outragées? Ah! prévenez le crime en cédant au malheur; Que la mort soit du moins l'asile de l'honneur! Vous verrez, comme moi , vos épouses fidèles Encourager vos mains heureusement cruelles; Et, pressant dans leurs bras leurs pères, leurs époux,