‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 97 sur 325 · EDOUARD, HARCOURT · texte numérisé non relu

EDOUARD, HARCOURT

EDOUARD

Je te dois cette heureuse conquête, Prémices des lauriers que la gloire m'apprête. Ton zélé, de mon fils guidant la jeune ardeur, Joint l'éclat des talents au feu de sa valeur. Écoute: il faut qu'ici, dans l'essor de ma joie, ' Mon amour pour la France à tes yeux se déploie. Tu sais que, sur son trône abandonnant mes droits, J'approuvai le décret qui couronna Valois? L'Aquitaine dès-lors, mon antique héritage, Envers ce nouveau prince exigeoit mon hommage, Devoir honteux, dont rien ne pouvoit m'affranchir. J en rougis. Mais les temps me forçoieut de fléchir. Je parus Mon rival, ivre de sa victoire, M'éblouit, m'indigna, m'accabla de sa gloire. L'éclat de son empire, avec faste étalé, Me montra tous les biens dont j'étois dépouillé; Mes yeux, voyant de près et son peuple et son trône, De mes pertes confus, dévoroient sa couronne;

ACTl' III, SCÈNE II. 127

Et quand mon vain devoir jura de la servir,

Je sentis (jne mon cœur fit vo;u de la ravir.

O supplice éternel d'une ame ambitieuse!

Quel tableau!... Je sortois de mon île orageuse,

Climat toujours sa!i(;lant, par la nécessité

Des querelles du trône et de la liberté;

Où le peujilc rival et tyran de son maître

Veut qu'il le rende beureux et refuse de l'être :

Dans leurs jaloux débats le prince et les sujets

Divisent, par bonneur, leurs communs intérêts.

Bientôt leur défiance est mère de la haine :

Le chef, pour maintenir sa puissance incertaine,

Est contraint sur lui seul de rassembler ses soins ,

Et du corps de l'état néglige les besoins.

N'ai-je pas vu moi-même un sénat téméraire

De son trône avili précipiter rnon père,

Charger, couvrir d'affronts son monarque enchaîné,

Pour recevoir des lois d'un enfant couronné?

Mais que voyois-je en France? Cu roi, maître suprême.

En qui vous révérez la divinité même;

Des grands, que son pouvoir a seul rendus puissants.

Du bras qui les soutient appuis reconnoissants;

Un peuple doux, sensible... une famille immense,

A qui le seul amour dicte l'obéissance,

Qui laisse tous ses droits à son père asservis.

Sûre qu'il veut toujours le bonheur de ses fils.

(à part.) Valois trop fortuné! quel roi, digne du trône, 'Se demande au destin le peuple qu'il te donne? Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!

Pour te faire adorer, tu n'as qu'à le vouloir.

HARCOUTIT.

Seigneur, à cet excès la France vous est chère, De ses peuples aimés vous voulez être père, Et je vois sur Calais votre extrême rigueur...

EDOUARD, l'interrompant.

Quand il est dédaigné, l'amour devient fureur. Eh! pourrois-je in\ enter un supplice trop rude Pour punir tant d'affronts et tant d'ingratitude? Pendant plus d'une année arrêtant mes exploits, Calais à ma poursuite a dérohé Valois.

J'ai perdu sous ses murs la tleur de mon armée , Et la saison de vaincre en projets consommée. Aujourd'hui ces vaincus, refusant ma bonté, Haïssent plus mes lois qu'ils n'aiment leur cité; Et quand j'y vais régner, abjurant leur patrie, Jusques à l'embraser poussoient la barbarie. J'allois à leur fureur les livrer sans effroi... Les dangers d'Aliénor m'ont alarmé pour toi , Et ces six criminels borneront ma vengeance. C'est en vain que pour eux tu pressois ma clémence.

HARCOURT

Eh quoi ! vous me flattiez qu'en généreux vainqueur...

EDOUARD, l'interrompant.

Ce que je viens de voir met la rage en mon cœnr. Ce peuple de mourants, ces déplorables restes Des foudres de la guerre et des fléaux célestes, Conservoient leur fierté dans des veux presque éteints Sous la pâleur encor leurs fronts étoient sereins. Leur joie a consterné mon armée immobile :

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