ACTE I, SCÈNE I. 23i
GORJU
Je vous jure d'honneur qu'on n'a point entendu.
SANSPAIR.
D'honneur?
GORJU
Oui.
SANSPAIR.
Je vous crois, et me voilà rendu.
( lui tendant la main. ) Touchez là, mon ami.
GORJU
De bon cœur. Mon cher maître , Vous avez du chagrin. Qu'est-ce que ce peut être?
sanspair, poussant un profond soupir.
Ah!
GORJU
Parlez.
SANSPAIR.
Eh bien donc, voyez-en le sujet
GORJU
Quel est-il?
SANSPAIR.
Le voici.
GORJU
Comment! c'est un portrait?
La peinture en est fine , et ce qui l'environne En relève le prix. O l'aimable personne ! O les beaux diamants! Seriez- vous amoureux?
SANSPAIR.
Hélas! oui, je le suis; et j'en suis bien honteux.
GORJU
Et pourquoi?
SANSPA1R.
Me sied-il d'avoir cette foiblesse?
Moi, je pourrois livrer mon cœur à la tendresse! Moi , pousser des soupirs !
GORJU
Seriez- vous le premier?
Et voulez-vous en tout être homme singulier? Vous l'êtes à l'excès, si j'ose vous le dire. Mais le cœur sur l'esprit prend quelquefois l'empire; Il faut que tôt ou tard l'esprit suive la loi : Et vous avez un cœur tout aussi bien que moi.
Oui. Mais le croyez- vous foible comme le vôtre?
GORJU
Pourquoi non? Votre cœur n'est différent d'un autre, Qu'en ce que votre esprit, par singularité, L'a tenu jusqu'ici dans la captivité.
Vous avez l'esprit fort; mais, malgré son courage, Le cœur veut à son tour le mettre en esclavage : En dépit de l'esprit vous le sentez vainqueur; Et c'est ce revers-là qui vous aigrit l'humeur. N'est-il pas vrai, mon maître? A coup sûr je devine.
SANSPAIR.
Oui , ce fatal portrait a causé ma ruine.
GORJU
Eh bien ! donnez-le-moi , je vous le cacherai.
SANS PAIR
Non. Je veux le garder autant que je pourrai ;