‹ Chefs-d'œuvre dramatiquesChapitre 155 sur 326 · ACTE 1, SCÈNE IV. 23o · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE IV. 23o

Et que nous pourrions bien nous parler l'un à l'autre , Sans sortir de chez nous, et sans parler bien haut. Je devrois en avoir profité bien plus tôt; Mais comme l'on m'a dit qu'au milieu de la ville Vous aimiez à vous voir solitaire et tranquille, Je n'ai jamais osé troubler votre repos.

s ans pair, en souriant Ah! monsieur, sur mon compte on tient bien des propos. On me traite par-tout d'étrange personnage; Mais , quoique singulier, je ne suis point sauvage. Les nommes la plupart me semblent odieux; Leur commerce, à mon sens, est très pernicieux, Parce qu'ils ont perdu cette aimable innocence Qui bannissoit loin d'eux le crime et la licence; Parce que l'intérêt a corrompu leurs cœurs; Que le vice a changé leurs modes et leurs moeurs ; Et qu'un luxe effréné, source de mille crimes, Leur a fait de l'honneur oublier les maximes. Oui , tout en eux m'excite à l'indignation ; Mais leur égarement me fait compassion.

Quoiqu'à mes sentiments en tout ils soient contraires, * Je ne puis les haïr, ils sont toujours mes frères. Tout homme qui sauroit être différent d'eux Deviendroit mon ami , loin de m'être odieux. L'honneur, la probité, la candeur, la sagesse, Feroient naître en mon cœur la plus vive tendresse : Dans le plus vil objet je les adorerois, Et pour le rendre heureux je me sacrifierois.

LE MARQUIS

Je vois qu'on, vous déplaît lorsque l'on dissimule,

Et je m'ouvre avec vous. On vous croit ridicule , Bizarre, extravagant; moi-même je l'ai cru, Et même à vos dépens j'ai souvent discouru. Mais qu'on vous connoît mal ! et que votre langage Est différent!...

SANSPAIR.

Je sais qu'en tous lieux on m'outrage Et m'embarrasse peu des discours du public. L'homme pour son semblable est un vrai basilic; Animal venimeux, son regard empoisonne:

Toujours taupe à l'égard de sa propre personne, Méprisant tout le monde, et n'admirant que lui, Il a des yeux perçants sur les défauts d'autrui. Sans vouloir le guérir de son erreur extrême, Je borne tous mes soins à me guérir moi-même; Et, pour joindre aux efforts un salutaire effet, Je tâche à devenir son contraste parfait : Pour être original, j'évite sa manière, Et crois que la meilleure est la plus singulière.

LE MARQUIS

Votre, projet est beau ; mais, par trop de succès, Il pourroit à la fin vous jeter dans l'excès. Quoiqu'un excès pareil-marque un esprit robuste , La maxime qui dit, rien de trop, est bien juste, Et prouve que le sage, en toute occasion, Doit l'être avec mesure et modération.

Plus je suis excessif, et plus haut je proteste Contre ce que je crois ridicule ou funeste. Je ne redoute rien que la comparaison :

Page 1