ACTE I, SCÈNE I
Qu'il prodigue sou bien sans raison ni mesure. Très souvent le caprice excite ses bienfaits; Et jamais, à coup sur, ils n'ont de bons effets : Aussi ses faux amis, dont grande est l'abondance, Loin de lui savoir gré de sa folle dépense, Ici pour le flatter, font de communs efforts, Et se moquent de lui sitôt qu'ils sont dehors.
FINETTE
Et Pasquin peut souffrir un semblable manège?
Tu ne profites pas de l'ample privilège
Que Cléon t'a donné, depuis un si long temps,
De lui pouvoir sur tout dire tes sentiments,
Pour chasser de chez vous tous ces flatteurs avides ,
Que l'on ne voit jamais en sortir les mains vides?
Morbleu ! si ma maîtresse avoit ce foible-là ,
Je périrois plutôt que de souffrir cela !
Jamais ces faux amis ne deviendroient nos maîtres,
Et je les ferois tous sauter par les fenêtres.
Dans les commencements je me suis tout permis Pour bannir de céans ces dangereux amis. Sortis par une porte, ils rentroient par une autre. Mon maître quelque temps a fait le bon apôtre ; Il suivoit mes conseils, s'en faisoit une loi: A la fin les flatteurs l'ont emporté sur moi. Vallois être chassé pour toute récompense, Et vingt coups de bâton m'ont imposé silence. Moi qui me plais céans et qui m'y trouve bien , Je me suis radouci. J'ai fait comme ce chien Qui portoit à son cou le dîner de son maître,
37o LE DISSIPATEUR.
*Et, trouvant d'autres chiens qui vouloient s'en repaître Quand il crut ne pouvoir le sauver du hasard , Leur livra le dîner, pour en manger sa part.
FINETTE
D'un fidèle valet est-ce donc là l'office?
PASQUIN
Eh ! morbleu ! que chacun se rende ici justice.
Ta maîtresse Julie en use-t-elle mieux?
Cléon , de jour en jour, en est plus amoureux ;
Il prétend l'épouser, et cette aimable veuve
De son pouvoir sur lui fait chaque jour l'épreuve.
Ne devroit-elle pas empêcher que Cléon
N'achève de ses biens la dissipation?
Mais, bien loin de sauver son amant du pillage ,
C'est elle qui s'y porte avec plus de courage.
FINETTE
Il est vrai qu'elle est vive, et qu'elle fait sa main. Malgré tous mes avis, elle va son chemin.
PASQUIN
Eh ! tu suis son allure avec assez d'adresse , Et te voilà vêtue ainsi qu'une princesse. De même que Julie ardente à nous piller...
finette, l'interrompant.
Oh! pour moi, je ne fais encor que grapiller. Si tu voulois m'aider, je ferois mieux mon compte.
PASQUIN
Tout dépend à présent de ce monsieur le comte Qui gouverne Cléon et s'en est emparé.
C'est lui qu'il faut gagner. C'est ce flatteur outré Qui, par une servile et basse complaisance,