ACTE II, SCÈNE II
ANGÉLIQUE
L'honneur est donc toujours l'ennemi de l'amour?
i.\ GOUVERNANTE.
Non vraiment; au contraire, il l'approuve à son tour.
ANGÉLIQUE
Et pourquoi donc le mien lui scmble-t-il un crime?
LA GOUVERNANTE
C'est qu'il faut que l'amour ait un but légitime, Puisque vous m'y forcez : eh ! peut-on ignorer Que, pour pouvoir aimer sans se déshonorer, Il faut qu'un doux espoir, mieux fondé que le vôtre, Assortisse deux cœurs qui soient faits l'un pour l'autre?
ANGÉLIQUE
Eh! pour qui donc Sainviile et moi sommes-nous faits?
LA GOUVERNANTE
Que de foiblesse encor! que j'en crains les effets!
( à part. ) Sans nous trop avancer, ôtons-lui l'espérance Qu'elle ose concevoir contre toute apparence.
( haut. ) Ma fille (vous m'avez permis un si doux nom ), Il faut, à vous guérir, forcer votre raison. Non, ce n'est point à vous que le ciel le destine; Peut-il s'associer avec une orpheline Inconnue, et d'ailleurs réduite à ses attraits, Oui n'a ni bien ni rang, qui n'en aura jamais? Sur la baronne en vain vous fondez votre attente.
ANGÉLIQUE
Et par quelle raison? N'est-elle pas ma tante?
356 LA GOUVERNANTE
LA GODVERNA!NTE.
Hélas !
ANGÉLIQUE
Que dites-vous?
LA GOUVERNANTE
Otez-vous cet espoir.
ANGÉLIQUE
Mais, encor, pourquoi donc?
LA GOUVERNANTE
Voulez- VOUS le savoir' Elle ne vous est rien , le rapport est fidèle.
ANGÉLIQUE
Depuis plus de quatre ans que je suis avec elle, Elle fait tout pour moi.
LA GOUVERNANTE
Vous l'avez mérité, Mais ce n'en est pas moins l'effet de sa bonté : Vous étiez dans un cloître une charge importune, Où l'on étoit enfin las de votre infortune.
Mais d'où provenoit donc cet abandon total?
LA GOUVERNANTE
Vos parents , ruinés par un procès fatal, Furent forcés de faire un si jrrand sacrifice ; Daiguez-les, ce fut là leur plus cruel supplice.
ANGÉLIQUE
Vous vous attendrissez! Vous les avez connus? S'il est vrai , dites-moi ce qu'ils sont devenus ; Ne me cachez plus rien.