‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 10 sur 284 · SCÈNE III. JocASTE, Philoctète · texte numérisé non relu

SCÈNE III. JocASTE, Philoctète

PHILOCTÈTE. Ne fuyez point. Madame, et cessez de trembler : Osez me voir, osez m'entendre et me parler. Ne craignez point ici que mes jalouses larmes De votre hymen heureux troublent les nouveaux charmes : N'attendez point de moi des reproches honteux, Ni de lâches soupirs indignes de tous deux. Je ne vous tiendrai point de ces discours vulgaires Que dicte la mollesse aux amants ordinaires : Un cœur qui vous chérit, et, s'il faut dire plus, S'il vous souvient des nœuds que vous avez rompus. Un cœur pour qui le vôU'e avait quelque tendrosbo, N'a point appris do vous à montrer de faiblesse.

JOfiASTE. De pareils sentiments n'appartenaient qu'à nous;

J'en dois aonner l'exemple, ou leprendiedo vous. ( Si Jocaste avec vous n'a pu se voir un».

Il est juste, avant tout, qu'elle s'en justifie.

Je vous aimais. Seigneur-, une suprême loi

Toujours malgré moi-même a disposé de moi ;

Et du Sphinx et des dieux la fureur trop connue

Sans doute à votre oreille est déjà parvenue;

Vous savez quels fléaux ont éclaté sur nous.

Et qu'CEdipe...

PHiLOCTÈTE. Je saisqu'Œdipe est votre époux;

Je sais qu'il en est digne; et, malgré sa jeunesse,

L'empire des Thébains sauvé par sa sagesse,

Ses exploits, ses vertus, et surtout votre choix,

Ont mis cet heureux prince au rang des plus grands rois.

Ah! pourquoi la fortune^ à me nuire constante,

Emportait-elle ailleurs ma valeur imprudente?

Si le vainqueur du Sphinx devait vous conquérir

Fallait-il loin de vous ne chercher qu'à périr?

Je n'aurais point percé les ténèbres frivoles

D'un vain sens déguisé sous d'obscures paroles :

Ce bras, que votre aspect eût encore animé,

A vaincre avec le fer était accoutumé :

Du monstre à vos genoux j'eusse apporté la tête

D'un autre cependant Jocaste est la conquête!

Un autre a pu jouir de cet excès d'honneur! JOCASTE. Vous ne connaissez pas quel est votre malheur. PHILOCTÈTE. Je perds Alcide et vous '.qu'aurais-je à craindre encore? JOCASTE. Vous êtes en des lieux qu'un dieu vengeur ahborre ;

Un feu contagieux annonce son courroux.

Et le sang de Laïus est retombé sur nous.

Du ciel qui nous poursuit la justice outragée

Venge ainsi de ce roi la cendre négligée :

On doit sur nos autels immoler l'assassin ;

On Te cherche, on vous nomme, on vous accuse enfin. PHILOCTÈTE. Madame, je me tais ; une pareille offense

Etonne mon courage et me force au silence.

Qui? moi, de tels forfaits! moi, des assassinats !

Et que de votre époux... Vous ne le croyez pas, JOCASTE. Non, je ne le crois point, et c'est Vous faire injure

Que daigner un moment combattre l'imposture.

Votre cœur m'est connu, vous avez eu ma foi.

Et vous ne pouvez point être indigne de moi.

Oubliez ces Thébains que les dieux abandonnent,

Trop dignes de périr depuis qu'ils vous soupçonnent.

Fuyez-moi^ c'en est fait : nous nous aimions en vain ;

Les dieux vous réservaient un plus noble de«tiji ;

Vous étiez né pour eux^ leur sagesse profonde

N'a pu fixer dansThèbe un bral utile au monde,

Ni souffrir que l'amour^ remplissant ce grand cœur.

Enchaînât près de moi votre obscure valeur.

Non d'un lien charmant le soin tendre et timide

Ne doit point occuper le successeur d'Alcide :

De toutes vos vertus comptable à leurs besoins,

Ce n'est qu'aux malheureux que vous devez vos soins.

Déjà de tous côtés les tyrans reparaissent ;

Hercule est sous la tombe, et les monstres renaissent

Allez, libre des feux dont vous fûtes épris.

Parlez, rendez Hercule à l'univers surpris.

Seigneur, mon époux vient, souffrez que je vous laisso : Non que mon cœur troublé redoute sa faiblesse ; Mais j'aurais trop peut-être à rougir devant vous, Puisque je vous aimais et qu'il est mon mon époux. SCÈNE IV. •— Œdipe, Puiloctète Araspp.

ŒDIPE. Araspe, c'est donc là le prince Philoclète? PHiLocTÈTE. Oui, c'ost lui qu'en ces murs un sort aveugle jette, Et que le ciel encore, à sa perte animé, A souffrir des affronts n'a point accoutumé. Je sais de quel forfait on veut noircir ma vie; Seigneur, n'attendez pas que je m'en justifie; J'ai pour vous trop d'estime, et je ne pense pas Que vous puissiez descendre à des soupçons si bas, Si sur les mêmes pas. nous marchons l'un et l'autre, ÎVÎa gloire d'assez près est unie à la vôtre. Thésée, Hercule, et moi, nous vous avons montré Le chemin de la gloire où vous êtes entré. Ne déshonorez point par une calomnie La splendeur de ces noms où votre nom s'allie; El soutenez surtout par un trait généreux L'honneur que vous avez d'ôlre placé près d'eux. CEDiPE. Etre utile aux mortels, et sauver cet empire, Voilà, Seigneur, voilà l'honneur seul ou j'aspire, Et ce que "m'ont appris en ces extrémités Les héros que j'admire et que vous imitez. Certes je ne veux point vous imputer un crime : Si le ciel m'eût laissé le choix de la victime, .le n'aurais immolé de victime que moi. Mourir pour son pays^ c'est le devoir d'un roi ; C'est un honneur trop grand pour le céder à d'autres. J'aurais donné mes jours et défendu les vôtres ; J'aurais sauvé mon peuple une seconde fois; Mais, Seigneur, je n'ai point la liberté du choix. C'est un sang criminel que nous devons répandre : Vous êtes accusé, songez à vous défendre ; Paraissez innocent; if me sera bien doux D'honorer dans ma cour un héros tel que vous ; Et je me liens heureux, s'il faut que je vous traite^ Non comme un accusé, mais comme Philoctète. PHILOCTÈTE. Je vc'ux bien l'avouer ; sur la foi de mon nom J'avais osé me croire au-dessus du soupçon. Celle main qu'on accuse, au défaut du tonnerre, D infâmes assassins a délivré la terre; Hercule à les dompter avait instruit mon bras •. Seigneur, qui les punit ne les imite pas. CEDIPE. Ah ! je ne pense point qu'aux exploits consacrées Vos mains par des forfaits se soient déshonorées^ Seigneur; et si Laïus est tombe sous vos coups, Sans doute avec honneur il expira sous vous : * Vous ne l'avez vaincu qu'en guerrier magnanime; Je vous rends trop justice.

PHILOCTÈTE. Eh ! quel serait mon crime? Si ce fer chez les morts eût fait tomber La'ius, Ce n'eût été pour moi qu'un triomphe déplus. Un roi pour ses sujets est un dieu qu'on révère; Pour Hercule et pour moi, c'est un honiinc ordinjtiro. J'ai défendu dos rois ; et vous devez songer Que j'ai pu l(!s combattre, ayant pu les venger. ŒDIPE. Jo connais l'hiloctolo à ces illuslros marques

fes guerriers comme vous sont égaux aux monarques;

.Te lo sais : cependant, Prince, n'en douiez pas.

Le vainqueur de Laïus est digne du trépas ;

Sa tCle répondra des malheurs do l'empire ;

Et vous... , ., .-

PI51L0CTÈTE. Ce n'est point moi : ce mot doit vous suflire.

Seigneur, si c'était moi, j'en ferais vanité :

En'vous parlant ainsi, je dois être écouté.

C'est aux hommes communs, aux âmes ordmaires

A se justifier par des moyens vulgaires ;

Mais un prince, un guerrier, tel que vous, tel que moi,

Quand il a dit un mot, en est cru sur sa foi.

Du meurtre de Laïus Œdipe me soupçonne!

Ah ! ce n'est point à vous d'en accuser personne;

Son sceptre et son épouse ont passé dans vos bras;

C'est vous qui recueillez le fruit de son trépas.

Ce n'est pas moi surtout de qui l'heureuse audace

Disputa sa dépouille, et demanda sa place.

Le trône est un objet qui n'a pu me tenter :

Hercule à ce haut rang dédaignait de monter.

Toujours libre avec lui, sans sujets et sans maître,

J'ai fait des souverains, et n'ai point voulu l'être.

Mais c'est trop me défcndie et trop in'huuuUer ;

La vertu s'avilit à se justiCei.

CEDiPE. Voire vertu m'est chère, et votre orgueil m oOcnse.

On vous jugera, Prince; et si voire innocence

De l'équité des lois n'a rien à redouter,

Avec plus de splendeur elle ea doit éclater.

Demeurez parmi nous...

PHiLOCTÈTE. J'y resterai, sans doute :

Il y va de ma gloire ; et le ciel qui m'écoule

Ne me verra partir que vengé de l'affront

Dont vos soupçons honteux ont fait rougir mon front.

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