SCENE VJ. — EUPHÉMON, RoNDON, LÏSE, FlERENFAT
RONDON. Ah ! le voici, le bon-homme Euphénion
Viens, viens, j'ai mis ma fille à la raison.
On n'attend plus rien que ta signature,
Presse-moi donc cette tardive allure ;
Dégourdis-loi, prends un ton réjoui.
Un air de noce, un front épanoui ;
Car dans neuf mois, je veux, ne te déplaise.
Que deux enfants... je ne me sens pas d'aise.
Allons, ris donc, chassons tous les ennuis;
Signons, signons.
EUPHÉMON. Non, monsieur, je ne puis.
FlERENFAT. Vous ne pouvez ?
RONDON. En voici bien d'une autre.
FlERENFAT. Quelle raison?
RONDON. Quelle rage est la vôtre?
Quoi ! tout le monde est-il devenu fou ?
Chacun dit, non : comment? pourquoi? par où. EUPHÉMON. Ah! ce serait outrager la nature
Que de signer dans cette conjecture, RONDON. Serait-ce point la dame Croupillâc
Qui sourdement fait ce maudit micmac?
EUPHÉMON. Non, cette femme est folle, et dans sa tôle
Elle veut rompre un hymen que j'apprête:
Mais ce n'est pas de ses cris impuissants
Que sont venus les ennuis que je sens. RONDON. Eh bien ! quoi donc? ce béquillard du cocho
Dérange tout et notre affaire accroche ? EUPHÉMON. Ce qu'il a dit doit retarder du moins
L'heureux hymen, objet de tant de soins. USE. Qu'a-t-il donc dit, monsieur?
FlERENFAT. Quellc nouvcUe
A-t-il appris?
EUPHÉMON. Une, hélas! trop cruelle.
Devers Bordeaux cet homme a vu mon fils.
Dans les prisons, sans secours, sans habits.
Mourant de faim : la honte et la tristesse
Vers le tombeau conduisaient sa jeunesse;
La maladie et l'excès du malheur
De son printemps avaient séché la fleur;
Et dans son sang la fièvre enracinée
Précipitait sa dernière journée.
Quand il le vit, il élaii expirant :
Sans doute, hélas ! il est mort à présent. RONDON. Voilà, ma foi, sa pension payée. LISE. Userait mort!
RONDON. N'en sois point effrayé.
Va, que t'iniporteî
FlERENFAT. Ah! monsieur, la pâleur
De son visage efface la couleur.
RONDON. Elle est, ma fui, sensible : ah! la friponoe I
Puisqu'il est mort, allons, jeté pardonne. FlERENFAT. Mais après tout, mon père, voulez-vous...? EUPHÉMON Ne craignez rien, vous serez son époux :
C'est nron bonheur. Mais il serait airoce
Qu'un jour de deuil devint un jour de noce.
Puis-je mon fils, mêler a ce fesiin
Le contve-lemps de mon juste chagrin.
Et sur vos fronts parés de fleurs nouvelles
Laisser couler mes larmes paternelles?
Donnez, mon fils, ce jour a nos soupirs,
El différez Iheure de vos plaisirs :
Par une joie indiscrète, insensée,
L'honnételé serait trop offensée.
LisK. Ah! oui, monsieur, j'approuve vos douleurs;
Il m'est plus doux de partager vos pleurs
Que de former les nœuds du mariage.
FiERE.NFAT. Eh! mais, mon père...
RONDON. Eh! vous n'êtes passage.
Quoi ! différer un hymen projeté,
Pour un ingrat cent fois déshérité,
Maudit de vous, de,sa famille entière ! EUPiiÉMo.N. Dans ces moments un père est toujours père:
Ses attentats et toutes ses erreurs
Furent toujours le sujet de mes pleurs ;
Et ce qui pesé à mon âme attendrie.
C'est qu'il est mort sans réparer sa vie. BONDO.N. lléparons-la; donnons-nous aujourd'hui
Des petits-fils qui valent mieux que lui ;
Signons, dansons^ allons. Que de faiblesse? EUPHÉMON. Mais...
RONDON. Mais, morbleu! ce procédé me blesse:
De regretter même 1r plus grand bien,
C'est fort mal fait : douleur n'est bonne a rien;
Mais regretter le fardeau qu'on vous ôte.
C'est une énorme et ridicule faute.
Ce fils aîné, ce fils, votre fléau.
Vous mit trois fois sur le bord du tombeau.
Pauvre cher homme ! allez, sa frénésie
Eût tôt ou tard abrégé votre vie.
Soyez tranquille, et suivez mes avis:
C'est un grand gain que de perdre un tel fils, EUPHÉMON. Oui, mais ce gain coûte plus qu'on ne pense ;
.le pleure, hélas ! sa mort et sa naissance. BONDON, à Fierenfat, Va : suis ton père, et sois expéditif :
Prends ce contrat : le mort saisit le vif.
Il n'est plus temps qu'avec moi l'on barguigne.
Prends-lui la ma;n, qu'il paraphe et qu'il signe. A Lise. Et toi, ma fille, attendons à ce soir :
Tout ira bien.
LISE. Je sais au désespoir.