SCÈNE I. — EuPHiMON FILS, Jasmin
JASMIN. Oui, mon ami, tu fus jadis mon maître; Je t'ai ser\i deux ans sans te connaître; Ainsi que moi, réduit à 1 hôpital.
Ta pauvreté m'a rendu ton égal.
Non, lu n'es plus ce monsieur d'Entremonde, Ce chevalier si pimpant dans le monde.
Fêté, couru, de femmes entouré, Nonchalamment de plaisirs enivré:
Tout est au diable. Eteins dans ta mémoire Ces vains regrets des beaux jours de ta gloire :
Sur du fumier l'orgueil est un abus;
Le souvenir d'un bonheur qui n'esl plus
Est à nos maux un poids insupportable.
Toujours Jasmin, j'en suis moins misérable :
Né pour souffrir, je sais souffrir gaiement;
Manquer de tout, voilà mon élément :
Ton vieux chapeau, tes guenilles de bure,
Dont tu rougis, c'était là ma parure.
Tu dois avoir, ma foi ! bien du chagrin
De n'avoir pas été toujours Jasmin.
EUPHÉ.MON FILS. Que la misère entraîne d'infamie i
Faut-il encor qu'un valet m'humilie?
Quelle accablante et terrible leçon !
Je sens encor, je sens qu'il a raison.
Il me console au moins à sa manière ;
11 m'accompagne; et son âme grossière,
Sensible et tendre en sa rusticité, ,
N'a point pour moi perdu l'humanité ;
Né mon égal (puisque enfin il est homme)
Il me soutient sous le poids qui m'assomme.
Il suit gaiement mon sort infortuné ;
Et mes amis m'ont tous abandonné.
JASMIN. Toi, des amis! hélas! mon pauvre mallre.
Apprends-moi donc, de grâce, à les connaître ;
Comment sont faits les gens qu'on nomme amis ? EUPHÉMON FILS. Tu Ics as VU chez moi toujours admis,
M'importunant souvent de leurs visites,
A mes soupers délicats parasites,
Vantant mes goûts d'un esprit complaisant.
Et sur le tout empruntant mon argent;
De leur bon cœur m'étourdissant la tôle.
Et me louant moi présent.
JASMIN. Pauvre bête.
Pauvre innocent! tu ne les voyais pas
Te chansonner au sortir d'un repas,
SifQer, berner ta bénigne imprudence?
EiPHÉMON FILS. Ah ! je le crois ; car dans ma décadence.
Lorsqu'à Bordeaux je me vis arrêté,
Aucun de ceux à qui j'ai tout prêté
Ne me vint voir, nul ne m'offrit sa bourse.
Puis au sortir, malade et sans ressource.
Lorsqu'à l'un deux, que j'avais tant aimé.
J'allais m'offrir mourant inanimé.
Sous ces haillons, dépouilles délabrées.
De l'indigence exécrables livrées; Quand je lui vins demander un secours D'où dépendaient mes misérables jours, Il détourna son œil confus et traître, Puis il feignit de ne me pas connaître, Et me chassa comme un pauvre importun.
JASMIN. Aucun n'osa te consoler?
EUPHÉMON FILS. AuCUn.
JASMIN. Ah les amis ! les amis ! quels infâmes ! EUPHÉMON FILS. Lcs hommes sont tous de fer.
JASMIN. El les femniL'à?
Ei:PHÉM0N FILS. J'en attendais, hélas! plus de douceur ;
J'en ai cent fois essuyé plus d'horreur.
Celle surtout qui, m'aimant sans mystère.
Semblait placer son orgueil à me plaire,
Dans son logis jneublé de mes présents^ De mes bienfaits achetait des amants.
Et de mon vin régalait leur cohue.
Lorsque de faim j'expirais dans sa rue. Enfin, Jasmin, sans ce pauvre vieillard Qui dans Bordeaux mo trouva par hasard, Qui m'avait vu, dit-il, dans mon enfance. Une mort prompte eût fini ma soulVra'nce. Mais en quel lieu sommes-nous, cher Jasmin ? JASMIN. Prés de Cognac, si je sais mon chemiiv;
Et l'on m'a dit que mon vieux premier mnttre, ^
Monsieur Rondon, loge en ces lieux peut-être. -•
EUPHÉMON FILS. Rondon, le père de.... Quel nom dis-tu? JASMIN. Le nom d'un homme assez brusque et bourru. Je fus jadis page dans sa cuisine ; Mais, dominé d'une humeur libertine, Je voyageai : je fus depuis coureur, ^
Laquais, commis, fantassin, déserteur; Puis dans Bordeaux je te pris pour mon maître. De moi Rondon se souviendra peut-être; Et nous pourrions dans notre adversité.... EUPHÉMON FILS. Et depuis quand, dis-moi, l'as-tu quitté? JASMIN. Depuis quinze ans. C'était un caractère, Moitié plaisant, moitié triste et colère. Au fond bon diable : il avait un enfant. Un vrai bijou, 611e unique vraiment.
Œil bleu, nez court, teint frais, bouche vermeille. Et des raisons! c'était une merveille.
Cela pouvait bien avoir de mon temps A bien compter, entre six à sept ans Et cette fleur, avec l'âge embellie.
Est en état, ma foi! d'être cueillie.
EUPHÉMON FILS. Ah! malheureux!
JASMIN. Mais j'ai beau te parler; Ce que je dis ne te peut eonsoler :
Je vois toujours à travers ta visière Tomber des pleurs qui bordent ta paupière. EUPHÉMON FILS. Qucl coup du sort, ou quel ordre descieux A pu guider ma misère en ces lieux?
Hélas !
JASMIN. Ton œil contemple ces demeures ; Tu restes là tout pensif, et tu pleures. EUPHÉMON FILS. J'en ai sujet.
JASMIN. Mais connais-tu Rondon?
Serais-tu pas parent de la maison?
EUPHÉMON FILS. Ah laisse-moi.
JASMIN, en l'embrassant. Par charité, mon maître. Mon cher ami, dis-moi qui tu peux être. EUPHÉMON FILS, en pleurant. Jesuis..,jesuisun malheureux mortel. Je suis un fou, je suis un criminel.
Qu'on doit ha'ir, que le ciel doit poursuivre. Et qui devrait être mort.
JASMIN. Songe à vivre; Mourir ce faim est par trop rigoureux : Tiens, nous avons quatre mains à nous deux. Servons-nous-en sans complainte importune. Vois-tu d'ici ces gens dont la fortune Est dans leurs bras, qui, la bêche à la main. Le dos courbé, retournent ce jardin ?
TBi\TRB DE VOIT* Il
Enrôlons-nous parmi cette canaille; Viens aveceux^ imite-les, travaille, ■Gagne ta vie.
EBPHÉMON FILS. Hélas! dans leurs travaux. Ces vils humains^ moins hommes qu'animaux, Goûtent des biens dont toujours mes caprices M'avaient privé dans mes fausses délices; Ils ont au moins, sans trouble, sans remords, La paix de l'âme et la santé du corps.