‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 116 sur 284 · SCÈNE II. — Madame Crodpillac, Euphémon fils , Jasmin · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — Madame Crodpillac, Euphémon fils , Jasmin

MADAME CROUPILLAC , dans V enfoncement.

Que vois-je ici ? serais-je aveugle ou borgne ?

C'est lui, ma foi ! plus j'avisê'ei je lorgne

Cet homme-là^ plus je dis que c'est lui. ''

Elle le considérT. Mais ce n'est plus le même homme aujourd'hui.

Ce cavalier brillant dans Angoulême;,

Jouant gros jeu, cousu d'or... c'est lui-même. Elle s'approche d' Euphémon.

Mais l'autre était riche, heureux, beau, bien fait,

Et celui-ci me semble pauvre et laid,

La maladie altère un beau visage ;

La pauvreté change encor davantage.

JASMIN. Mais pourquoi donc ce spectre féminin

Nous poursuit-il de son regard malin ?

EUPHÉMON FILS. Je la connais, hélas! ou je me trompe ;

Elle m a vue dans l'éclat, dans la pompe.

11 est affreux d'être ainsi dépouillé

Aux mêmes yeux auxquels on a brillé.

Sortons.

MADAME CROUPILLAC, s'avançant r-ers Euphémon fils. Mon fils, quelle étrange aventure

T'a donc réduit en si piètre posture?

EUPHÉMON FILS. Ma fautc.

MADAME CROUPILLAC. Hélas! commc te voilà mis? JASMIN. C'est pour avoir eu d'excellents amis,

C'est pour avoir été volé, madame.

MADAME CROUPILLAC.

Volé! par qui? comment?

JASMIN. Par bonté d'ame.

Nos voleurs sont de très honnêtes gens. Gens du beau monde, aimables fainéants, Buveurs, joueurs et conteurs agréables, Des gens d'esprit, des femmes adorables.

MADAME CROUPILLAC.

J'entends, j'entends, vous avez tout mangé.

Mais vous serez cent fois plus affligé

Quand vous saurez les excessives pertes

Qu'en fait d'hymen j'ai depuis peu souffertes. EUPHÉMON FILS. Adieu, madame.

MADAME CROUPILLAC, l'arrêtant. Adieu! non, lu sauras

Mon accident; parbleu! tu me plaindras.

EUPHÉMON FILS. Soit, je VOUS plains : adieu.

MADAME CROUPILLAC Non ; je le juro

Sue tu sauras toute mon aventure.

n Fierenfat, robin de son métier, "

Vint avec moi connaissance lier,

{Elle court après lui.) Dans Angoulême, au temps où vous batiUea

Qiiatrehuissieri?, et la fuite vous prîtes. Ce Fierenfat habile en ce canton Avec son père, un seit^neur Euphémon.

BUPHÉMON FILS, revenant, Euphémon.

MADAME CROUPILLAC.

Oui.

EUPHKMON FILS. Ciel! madame, de grâce, Cet Euphémon, cet honneur de sa raco.

Que ses vertus ont rendu si fameux.

Serait....

MADAME CROUPILLAC.

Eh oui.

EUPHÉMON FILS. Quoi ! dans ces mêmes Ueux?

MADAME CROUPILLAC.

Oui. '

EUPHÉMON FILS.

Pais-je au moins savoir.... comme il se porte?

KADiME CROUPILLAC.

Fort bien, je crois.... Que diable vous importe? EUPHÉMON FILS. Et que dit-on..'?

MADAME CROUPILLAC. De qul?

EUPHÉMON FILS. D'un fils aîné.

Qu'il eut jadis.

MADAME CROUPILLAC.

Ah! c'est un fils mal né.

Un garnement, une tête If^gère,

Un fou fieffé, le fléau de son père,

Depuis longtemps de débauches perdu,

Et qui peut-être est à présent pendu, EUPHÉMON FILS. En vérité... je suis confus dans Tame

De vous avoir interrompu, madame.

MADAME CROupiLL\c. Poursuivons donc, Fierenfat, son cadet,

Ciiez moi l'amour hautement me faisait,

Il me devait avoir par mariage.

EUPHÉMON FILS. Eh bien! a-t-il ce bonheur en partage?

Est-il à vous?

MADAME CROUPILLAC.

Non ; ce fat engraissé

De tout le lot de son frère insensé,

-Devenu riche et voulant l'être encore.

Rompt aujourd'hui cet hymen qui l'honore.

Il veut saisir la fille d'un Rondon,

D'un plat bourgeois, le coq de ce canton. EurHh;.M0N FILS. Que dites-vous? Quoi! madame, il l'épouse? MADAME CROUPILLAC. Vous m'en voyez terriblement jalouse. EUPHÉMON FILS. Ce jeuue objet aimable.... dont Jasmin

M'a tantôt fait un portrait si divin^

Se donnerait....

JASMIN. Quelle rage est la vôtre

Aufant lui vaut ce mari-là qu'un autre.

Quel diable d'homme! il s'afflige de tout. EUPHÉMON FILS, à part. Ce coup a mis ma patience à bout. {A madame Croupillac.)

Ne doutez point que mon cœur ne partage,

Amèrement un si sensible outrage :

Si j'étais cru, cette Lise aujourd'hui

Assurément ne serait pas pour lui.

MADAME CROUPILLAC. Oh! lu le prends du ton qu'il le faut prendre;

Tu plains mon sort, un gueux est toujours tendre :

Tu paraissais bien moins compatissant

Quand tu roulais sur lor et sur l'argent.

Ecoule : on peut s'enlr'aider dans la vie. JASMIN. Aidez-nous donc, madame, je vous prie, 3WADAME cRoupiLLAc. Je veux ici te faire agir pour moi. EUPHÉMON FILS. Moi, VOUS Servir! hélas! madame, en quoi?

MADAME CROUPILLAC.

En tout. Il faut prendre en main mon injure Un autre habit, quelque peu de parure, Te pourraient rendre encore assez joli : Ton esprit est insinuant, poli; Tu connais l'art d'empaumer une fille.

Introduis-toi, mon cher, dans la famille; Fais le flatteur auprès de Fierenfat; Vante son bien, son esprit, son rabat, Sois en faveur ; et lorsque je proteste Contre son vol^ toi, mon cher, fais le reste : Je veux gagner du temps en protestant.

EUPHF.MON, voyant son père. Quevois-je! ô ciel! (il s'enfuit.)

MADAME CROUPILLAC,

Cet homme est fou vraiment :

Pour s'enfuir?

JASMIN. C'est qu'il vous craint, sans doute. MADAME CROUPILLAC. Poltron, demeure, arrête, écoute, écoule,

Page 1