‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 120 sur 284 · SCENE m. — Lise, Marthe, Edphémon fils, s' appuyant sur Jasmin · texte numérisé non relu

SCENE m. — Lise, Marthe, Edphémon fils, s' appuyant sur Jasmin

EUPHÉMON FILS. La voix me manque, et je ne puis marcher;

Mes faibles yeux sont couverts d'un nuage. JASMIN. Donnez la main; venons sur son passage. EUPHÉMON FILS. Cn froid mortel a passé dans mon cœur. A Lise. Souffrirez-vous?..

LISE, sans le regarder. Que voulez-vous, monsieur t EUPHÉMON FILS, se jetant à genoux.

Ce que je veux ! la mort, que je mérite. LISE. Que vois-je? ô ciell

MARTHE. Quelle étrange Visite!

C'est Euphémon ! grand Dieu ! qu'il est changé ! EUPHÉMON FILS. Oui, je Is suis, votre cœur est venge ;

Oui, vous devez en tout me méconnaître :

Je ne suis plus ce furieux, ce traître,

Si délesté, si craint dans ce séjour.

Qui fil rougir la nature et l'amour.

Jeune, égaré, j'avais tous les caprices ;

De mes amis j'avais pris tous les vices ;

Et le plus grand, qui ne peut s'etfacer,

Le plus affreux, fut de vous offenser.

J'ai reconnu, j'en jure par vous-même;

Par la vertu que j'ai fui, mais que j'aime,

J'ai reconnu ma détestable erreur ;

Le vice était étranger dans mon cœur :

Ce cœur n'a plus les taches criminelles

Dont il couvrit ses clartés naturelles ;

Mon feu pour vous, ce feu saint et sacré,

y reste seul ; il a tout épuré.

C'est cet amour, c'est lui qui me ramène,

Non pour briser voire nouvelle chaîne,

Non pour oser traverser vos destins :

Un malheureux n'a pas de tels desseins ;

Mais quand les maux où mon esprit succombe

Dans mes beaux jours avaient creusé ma tombe,

A peine encore échappé du trépas,

Je suis venu : l'amour guidait mes pas.

Oui, je vous cherche à mon heure dernière.

Heureux cent fois en quittant la lumière,

Si, destiné pour être votre époux,

Je meurs au moins sans être haï de vous 1 LISE. Je suis à peine en mon sens revenue,

t;'est vous, ô ciel ! vous, qui cherchrz ma vue!

Dans quel état! quel jour!.... Ali, malheureux!

Que vous avez l'ait de tort à tous deux ! EUPHÉMON FILS. Oui, je le sais : mes excès, quo j'abhorre.

En vous voyant semblent plus grands encore ;

Jls sont allieux, et vous les connaissez :

Jen suis puni, mais point encor assez.

LISE. Esl-il bien vrai, mallieurenx que vous êtes,

Qu'enfin domptant vos fougues indiscrètes.

Dans votre cœur, en effet combattu,

Tant d'infortune ait produit la vertu?

i'.uPHÉMo.N FILS. Qu'iuiporic, hélas! rpiela vertu m'éclaire ?

Ah! j'ai trop tard aperçu sa lumière î

Trop vainement mon cœur en est épris ;

De la vertu je perds en vous le prix. LISE. Mais répondez, iiuphémon, puis-je croire

Que vous avez gagné cette vict^jire 7

Consultez-vous, ne trompez point mes vœux ;

Seriez-vous bien et sage et vertueux/ EUPHÉMON FILS. Oui, je le suis, car mon cœur vous adoro. LISE. Vous, Euphémon ! vous m'aimeriez encore? EUPHÉMON FILS. Si je vous aime ? hélas! je n'ai vécu

Que par l'amoiîr, qui seul m'a soutenu.

J'ai tout souffert, tout jusqu'à l'infamie;

Ma main cent fois allait trancher ma vie;

Je respectai les maux qui m'accablaient ;

J'aimai mes jours, ils vous appartenaient.

Oui, je vous dois mes sentiments, mon être.

Ces jour nouveaux qui me luiront peut-être;

De ma raison je vous dois le retour.

Si j'en conserve avec autant d'amour.

Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes

Ce front serein, brillant de nouveaux charmes :

Regardez-moi, tout changé que je suis ,

Voyez l'effet de mes cruels ennuis.

De longs remords, une horrible tristesse.

Sur mon visage ont flétri la jeunesse.

Je fus peut-être autrefois moins affreux;

Mais voyez-moi, c'est tout ce que je veux. LISE. Si je vous vois constant et raisonnable,

C'en est assez, je vous vois trop aimable. EUPHÉMON FILS. Que dites-vous? juste ciel! vous pleurez LISE, à Marthe. Ah ! soutiens-moi, mes sens sont ég;irés.

Moi, je serais l'épouse de son frère !...

N'avez-vous point vu déjà votre père ?

EUPHÉMON FILS. Mon front rougit; il ne s'est point montré

A ce vieillard que j'ai déshonoré :

Ha'i ds lui, proscrit sans espérance.

J'ose l'aimer, mais je fuis sa présence. LISE. Eh ! quel est donc votre projet enfin ? EUPHÉMON FILS. Si de mes jours Dieu recule la fin,

Si votre sort vous attache à mon frère,

Je vais chercher le trépas à la guerre;

Changeant de nom aussi bien que d'état.

Avec honneur je servirai soldat.

Peut-être un jour le bonheur de mes £frmes

Fera ma gloire, et m'obtiendra vos larmes.

Parce métier l'honneur n'est point blessé;

Rose et Fabert ont ainsi commencé.

LISE. Ce désespoir est d'une âme bien haute,

11 est d'un cœur au-dessus de sa faute ;

Ces sentiments me touchent encor plus

Que vos pleurs même à mes pieds répandas.

Non, liuphénion, si de moi je dispose,

Si je poux fuir l'iiymen qu'on me propose,

De votre sort si je puis prendre soin.

Pour le changer vous n'irez pas si loin, EiipiiKMON FILS. 0 cicl ! mos maux ont attendri votre âme! LISE, Ils me touchaient : votre remords m'enllamme, ELMMiiÎMON FILS. Quoi ! VOS besuxyeux, si longtcmpscourroucés,

A^ec amour sur les miens sont baissés!

Vous rallumez ces feux si légitimes,

Ces feux sacrés qu'avaient éteints mes crimes;

Ah ! si mon frère, aux trésors attaché.

Garde mon bien à mon père arraché,

S'il engloutit à jamais l'héritage

Dont la nature avait fait mon partage; ,

Qu'il porte envie à ma félicité:

Je vous suis cher, il est déshérité.

A'h ! je mourrai de l'excès de ma joie! iiAUTHE. Ma foi, c'est lui qu'ici le diable envoie. LISE, Contraignez donc ces soupirs enflammés;

Dissimulez.

EUPiiÉMON FILS, Pourquoi, si vous m'aimez? LISE. Ah ! redoutez mes parents, votre père!

Nous ne pouvons cacher à votre frère

Que vous avez embrassé mes genoux ;

Laissez-le au moins ignorer que c'est vous. MARTHE. Je ris déjà de sa grave colère.

SCÈNE IV. ■- Lise, Euphémon fils, Marthe, Jasmin, Fierenfaï, c/i/mj /e fond, pendant qu' Euphémon lui tourne le dos.

FIERENFAT, Ou quelque diable a troublé ma visière, Ou, si mon œil est toujours clair et net, Je suis.... j'ai vu.... je le suis... j'ai mon fait. ,

En avançant vers Euphémon.

Ali! c'est donc toi, traître, impudent, faussaire ! Ei;piiÉM0N FILS, en colère. Je...

jasmin, 5e mettant entre eux.

C'est, monsieur, une importante affaire Qui se traitait, et que vous dérangez ; Ce sont deux cœurs en peu de temps changés ; C'est du respect, de la reconnaissance.

Delà vertu... Je m'y perds, quand j'y pense. FiERENFAT, De la vertu ? Quoi ! lui baiser la main ! De la vertu ? scélérat !

EUPHÉMON FILS. Ah! Jasmin, Que si j'osais...

FIERENFAT. Non, tout cccI m'assommo :

Si c'eût été du moins un gentilhomme ! Mais un valet, un gueux, contre lequel, En intentant un procès criminel, C'est de l'argent que je perdrai peut-être. LISE, à Euphémon. Contraignez-vous, si vous m'aimez,

FIERENFAT. Ah ! truUro I Je te ferai pendre ici, sur ma foi!

A Marthe. Tu ris, coquine?

MARTHE. Oui, monsieur.

FIERENFAT. Et pourquoi?

De quoi ris-tu ?

MARTHE. Mais, monsieur, delà chose...

FIERENFAT. Tu ne sdis pas à quoi ceci t'expose,

Ma bonne nmîe, et ce qu'au nom du roi

On fait par lois aux filles comme loi. junniE. Hardonnez-moi, je le sais à merveilles. FjF.nENFAT, à Lise. Et vous sembiez vous boucher les oreilles.

Vous, infidèle, avec votre air sucré.

Qui m'avez fait ce tourprématuré ;

De votre cœur l'inconsiance est précoce ;

Un jour d liymen ! une heure avant la noco !

Voilà, ma foi! de voire probité!

LISE. Calmez, monsieur, votre esprit irrité :

11 ne faut pas sur lasimple apparence

Légèrement condamner l'innocence.

FIEBE.NFAT. Quelle innocence !

LISE. Oui, quand vous connaître?:

Mes sentiments, vous les estimerez.

FiERENFAT. Plaisant chemin pour avoir de l'estime ! ELPHÉMON FILS, Oh ! c'en est trop.

LISE, à Euphémon. Quel courroux vous anime ?

Eh! réprimez...

EUPHÉMON FILS. Non,je ne puis souffrir

Que d'un reproche il ose vous couvrir.

FiKRENFAT. Savez-vous bien que l'on perd son douaire,

Son bien^ sa dot, quand...

EUPUÉMON FILS, 6)1 colève, et mettant la main sur la garde de son épée,

Savez-vous vous taire?

LISE. 'Eh! modérez...

EUPHÉMON FILS. MoHsieur le président.

Prenez un air un peu moins imposant,

Moins fier, moins haut, moins juge; car madame

N'a pas l'honneur d'élre encor voire fema;e :

Elle n'est point votre niailresse aussi.

Eh! pourquoi donc gronder de tout ceci ?

Vos droits sont nuls : il faut avoir su plaire

Pour obtenir le droit d'être en colère.

De tels appas n'étaient point faits pour vous.

Il vous sied mal d'oser être jaloux.

Madame est bonne, et fait grâce à mon zèle :

Imitez-la, soyez aussi bon qu'elle.

FIERENFAT, en posture de se battre.

Je n'y puis plus tenir. A moi, mes gens. EUPHÉMON FILS. Comment?

FIERENFAT. Allez me chercher des sergents. LISE, à Euphémon fils. Kelirez-vous.

FIERENFAT. Je te ferai connaître

Ce que l'on doit de respect à son maître,

A mon éiat; à ma robe.

EUPHÉMON FILS. Observez

Ce qu'à madame ici vous en devez;

Et quant à moi, quoi qu'il puisse en paraître,

C'est vous, monsieur, qui m'en devez, peut-être.

FIERENFAT. Moi... mo'l ?

EUPHÉMON FILS. VouS.... VOUS.

FitRENFAT. Ce drôle est bien osé.

C'est quelque amant en valet déguisé.

Qui donc es-Lu? réponds-moi.

EUPHÉMON FILS. Je l'ignore; Ma destinée est incertaine encore; Mon sort, mon rang, mon état, mon bonheur, Mon être enfin, tout dépend de son cœur,

De ses regards, de sa bonté propice.

FiF.RENFAT.'ll dépendra bientôt de la justice. Je t'en réponds ; va, va, je cours hâter Tous mes recors, et vite instruoienter.

Allez, perfide, et craignez ma colère ; Jamènerai vos parents, votre père ; Votre innocence en son jour paraîtra, Et comme il faut on vous estimera.

SCÈNE V. — Lise , Euphémon fils , Maiitiie. USE. Eh, cachez-vous, de grâce, rentrons vite !

De tout ceci je crains pour nous la suite.

Si votre père apprenait que c'est vous,

Rien ne pourrait apaiser son courroux;

11 penserait qu'une fureur nouvelle

Pour l'insulter en ces lieux vous rappelle.

Que vous venez ent're nos deux maisons

Porter le trouble et les divisions; -Et l'on pourrait, pour ce nouvel esclandre.

Vous enfermer, hélas ! sans voua entendre. MARTHE. Laissez-moi donc le soin de le cacher.

Soyez en sûre, on aura beau chercher.

LISE. Allez, croyez qu'il est très nécessaire

Que j'adoucisse ea secret votre père.

De la nature il faut que le retour

Soit, s'il se peut, l'ouvrage de l'amour. •

Cachez-vous bien....

A Marthe. Prends soin qu'il ne paraisse.

Eh ! va donc vite.

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