SCÈNE V. — Euphémon père, Lise
LISE. Un siège.,.. Hélas!.... Monsieur, asseyez-vous.
Et permettez que je parle à genoux.
EUPHÉMON, l'empêchant de se mettre a genoux.
Vous m'outragez.
LISE. Non, mon cœur vous révère;
Je vous regarde à jamais comme un père. EUPHÉMON PÈRE. Qui, VOUS ma fille!
LISE. Oui, j'ose me flatter
Que c'est un nom que j'ai su mériter.
EUPHÉMON PÈRE. Après l'éclat et la triste aventure
Qui de nos nœuds a causé la rupture ! LISE. Soyez mon juge et lisez dans mon cœur.
Mon juge enfin sera mon protecteur.
Écoutez-moi; vous allez reconnaître
Mes sentiments et les vôtres peut-être.
(Elleprtnd un siège à côté de hii.)
Si votre cœur avait été lié.
Par la plus tendre et plus pure amitié,
A quelque objet de qui l'aimable enfance
Donna d'abord la plus belle espérance.
Et qui brilla dans son heureux printemps.
Croissant en grâce, en mérite, en talents :
Si quelque temps sa jeunesse abusée.
Des vains plaisirs suivant la pente aisée.
Au feu de l'âge avait sacrifié
Tous ses de\'oirs, et même l'amitié....
EUPHÉMON PÈRE. Eh bien ?
LISE. Monsieur, si son expéiience
Eût reconnu la triste jouissance
De ces faux biens, objets de ses transports,
Nés de l'erreur, et suivis des remords;
Honteux enfin de sa folle conduite.
Si sa raisoA, par le malheur instruite.
De SOS vertus rallumant le flambeau.
Le ramenait avec un cœur nouveau ;
Ou que plutôt, honnête honnme et fidèle,
Il eût repris =a forme naturelle.
Pourriez- vous bien lui fermer aujourd'hui
L'accès d'un cœur qui lut ouvert pour lui ? EUPiiKMON PÈRE. De ce portrait que voulez-vous conclure?
Et quel rapporta-t-il à mon ir.jure?
Le malheureux qu'à vos pieds on a vu
Est un jeune homme en ces lieux inconnu
Et cette veuve, ici, dit elle-même
Qu'elle l'a vu six mois dans Angoulême ;
Un aulre dit que c'est uu effronté, ^
D'amours obscurs follement entêté ;
Et j'avouerai que ce portrait redouble
L'étonnement et l'horreur qui me trouble. LISE. Hélas! monsieur, quand vous aurez appris
Tout ce qu'il est, vous serez plus surpris.
De grâce, un mot : voire âme est noble et belle ;
La cruauté n'est pas faite pour elle.
N'est-il pas vrai qu'Euphémon votre fils
Fut longtemps cher à vos yeux attendris? EUPHKMON PÈRE. Oui, je l'avoue, et ses lâches offenses
Ont d'aulanl mieux mérité mes vengeances.
J'ai plaint sa mort, j'avais plaint ses malheurs j
Mais la nature, aunùlieu de mes pleurs.
Aurait laissé ma raison saine ei pure.
De ses excès punir sur lui l'injure.
USE. Vous! vous pourriez à jamais le punir;
Sentir toujours le malheur de ha'ir,
Et repousser encore avec outrage
Ce fils changé, devenu votre image.
Qui de ses pleurs arroserait vos pieds!
Le pourriez-vous?
EiiPHÉMON PÈRE. Hélas! vous oubliez
Qu'il ne faut point, par de nouveaux supplices.
De ma blessure ouvrir les cicatrices.
Mon fils est mort, ou mon fils, loin d'ici.
Est dans le crime à jamais endurci :
De la vertu, s'il eût repris la trace.
Viendrait-il pas me demander sa grâce?
LISE. La demander! sans doute, il y viendra;
Vous l'entendrez; il vous attendrira. EUPiiÉMON PÈRE. QuB diles-vous?
LISE. Oui, si la mort trop prompte
N'a pas fini sa douleur et sa honte.
Peut-être ici vous le verrez mourir
A vos genoux d'excès de repentir.
EUPHÉMON PÈRE. Vous seulez trop quel est mon trouble extrême.
Mon fils vivrait !
LISE. S'il respire^ il vous aime.
EUPHÉMON PÈRE. Ah ! s'il m'amiait ! mais quelle vaine erreur!
Comment? de qui 1 apprendre'?
LISE. De son cœur.
EUPIIÉMON PÈRE. Mais sauriez-vous...
LISE. Surtout ce qui le touche
La vérité vous parle par ma bouchs.
EUPIIÉMON PÈRE. Nop, non, c'est trop me tenir en suspens:
Ayez pilié du décTin de mes ans :
J'espère encore, et je suis plein d'alarmes.
J'aimai mon fils, jugez-en par mes larme."
Ab! s'il vivait, s'il était vertueux!
Expliquez-vous, parlez-moi.
LISE. Je le veus.
11 en est temps, il faut vous satisfaire. Elle fait quelques pas, et s'adresse à Euphémon fils, qui est dans la coulisse.
Venez enfin.
SCÈXE Vï. — Euphémon père, Edphémon fils, Lise. EUPHÉMON PÈRE. Que vois-je? ô ciel !
Aux pieds de son père.
EUPHÉMON FILS. Mon père, Connaissez-moi, décidez de mon sort; J'attends d'un mot ou la vie ou la mort. ErPHÉsioN PÈRE. Ah! qui t'amène en cette conjoncture? EUPHÉMON FILS. Le repentir, l'amour, et la nature. LISE, se mettant auîsià genoux.
A vos genoux, vous voyez vos enfants; Oui, nous avons les mêmes sentiments, Le même cœur...
EUPHÉMON FILS, en montrant Lise.
Hélas, son indulgence De mes fureurs a pardonné l'offense ; Suivez, suivez pour cet infortuné, L'exemple heureux que l'amour a donné.
Je n'espérais, dans ma douleur morlelle. Que d'expirer aimé de vous et d'elle; Et si je vis, ah! c'est pour mériter Ces sentiments dont j'ose me flatter.
D'un malheureux vous détournez la vue?
De quels transports votre âme est émue? Est-ce la haine? Et ce fils condamné....
EUPHÉMON PÈRE, Se levant et l'embrassant. C'est la tendresse; et tout est pardonné. Si la vertu règne enfin dans ton ame : Je suis ton père.
LISE. Et j'ose être sa femme.
J'étais à lui : permettez qu'à vos pieds Nos premiers nœuds soient enfin renoués. Non, ce n'est pas votre bien qu'il demande; D'un cœur plus pur il vous porte l'offrande Il ne veut rien: et s'il est vertueux. Tout ce que j'ai suffira pour nous deux.