‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 174 sur 284 · SCÈNE II. — Brutus · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — Brutus

Quelle bassesse, ô ciel! et quelle ignominie!

Voilà donc les soutiens de ma triste patrie !

Voilà vos successeurs, Horace, Décius.

Et toi, vengeur des lois, toi mon sang, toi, Brutus!

Quels restes, justes dieux! de la grandeur romaine!

Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîoe.

César nous a ravijusauesà nos vertus,

Et je cherche ici Rome et ne la trouve plus.

Vous que j'ai vu périr, vous, immortels courages!

Héros dnnl en pleurant j aperçois les images.

Famille de Pompée, et toi, di\in Galon,

Toi, dernier des héros du sang de Scipioo,

Vous ranimez en moi ces vives étincelles

Des vertus dont brillaient vos âmes immortelles.

Vous vivez dans Brutus; vous mettez dans mon sein

Tout l'honneur qu'un tyran ravit au nom romain.

Que vois-je, grand Pompée, au pied de ta statue?

Quel billet sous mon nom se présente à ma vue ?

Lisons : Tu dors, Brutus^ et Rome est dans tes fers 1

Eome, mes yeux sur toi seront toujours ouverts;

Ne me reproche point des chaînes que j'abhorre.

Mais quel autre billet à mes yeux s'offre encore ?

JVon^ tu n'es pas Brutus! Ah ! reproche cruel!

César ! tremble tyran ! voilà ton coup mortel.

Non, tu n'es pas Brutus ! Je le suis, je veux l'être;

Je périrai, Romains, ou vous serez sans maître;

Je vois que Rome encore a des cœurs vertueux :

On demande un veHgeur ; on a sur moi les yeux;

On excite cette âme, et cette main trop lente ;

On demande du sang... Rome sera contente. SCÈNE III. — Brutus, Cassius, Cinna, Casca, Décime, Suite. CASSius. Je t'embrasse, Brutus, pour la dernière fois.

Amis, il faut tomber sous les débris des lois.

De César désormais je n'attends plus de grâce ;

Il sait mes sentiments, il connaît notre audace.

Notre âme incorruptible étonne ses desseins ;

11 va perdre dans nous les derniers des Romains.

C'en est fait, mes amis, il n'est plus de patrie,

Plus d'honneur,, plus de lois: Rome est anéantie;

De l'univers et d'elle il triomphe aujourd'hui :

Nos imprudents aïeux n'ont vaincu que pour lui ;

Ces dépouilles des rois, ce sceptre de la terre,

Six cents ans de vertus^ de travaux et de guerre.

César jouit de tout, et dévore le fruit

Que six siècles de gloire à peine avaient produit.

Ah! Brutus, es-tu né pour servir sous un maître?

La liberté n'est plus.

BnuTUs. Elle est prête à renaître.

CASSIUS. Que dis-tu ? Mais quel bruit vient frapper mes esprits? BRUTUS. Laisse là ce vil peuple et ses indignes cris. CASSIUS. La liberté^ dis-tu !.. Mais, quoi!., le bruit redouble.

SCÈNE IV. —Brutus, Cassius, Cimber, Décime. CASSIUS. Ah! Cimber est-ce toi? parle, quel est ce trouble? DÉCIME. Trame-t-on contre Rome un nouvel attentat?

Qu'a-t-on fait? qu'as-tu vu?

CIMBER. La honte de l'Etat.

César était au temple, et celte fière idole

Semblait être le dieu qui tonne au capitole :

C'est là qu'il annonçait son superbe dessein

D'aller joindre la Perse à l'empire romain;

On lui donnait les noms de foudre de la guerre ,

De vengeur des Romains, do vainqueur de la terre :

Mais, parmi tant d'éclat, son orgueil imprudent

Voulait un autre titre, et n'était pas content.

Enfin, parmi ces cris et ces chants d'allégresse,

Du peuplti qui l'cnloure Antoine fend la presse;

11 entre : ô honte J ô crime indigne d'un Romain l

11 entre, la couronne et le sceptre à la main.

On se tait, o.n frémit : lui, sans que rien l'otonne,

Sur le front do César attache la couronne,

Et soudain devant lui se mettant à genoux : César règne, dit-il, sur la terre et sur nous. Des Romains à ces mots les visages pâlissent; De leurs cris douloureux les voûtes retentissent : J'ai vu des citoyens s'enfuir avec horreur ; D'autres rougir de honte et pleurer de douleur. César, qui cependant îisait sur leur visage De l'indignation l'éclatant témoignage.

Feignant des sentiments longtemps étudiés. Jette et sceptre et couronne, et les foule à ses pieds. Alors tout se croit libre ; alors tout est en proie Au fol enivrement d'une indiscrète joie ; Antoine est alarmé : César feint et rougit : Plus il cèle son trouble, et plus on l'applaudit. La modération sert de voile à son crime ; ILaffecte à regret un refus magnanime : Mais, malgré ses etl'orts, il frémissait tout bas Quon applaudit en lui les vertus qu'il n'a pas. Enfin, ne pouvant plus retenir sa colère, Il sort du capitole avec un front sévère : Il veut que dans une heure on s'assemble au sénat: Dans une heure, Brutus, César change l'État. De C3 sénat sacré la moitié corrompue, Ayant acheté Rome, à César l'a vendue : Plus lâche que ce peuple à qui, dans son malheur. Le nom de roi du moins fait toujours quelque horreur. César, déjà trop roi, veut encor la couronne : Le peuple la refuse, et le sénat la donne. Que faut-il taire enfin, héros qui m'écoutez? c.\ssius. Mourir, finir des jours dans l'opprobre comptés. J'ai traîné les liens de mon indigne vie, Tant qu'un peu d'espérance a tlatté ma patrie :

Voici son dernier jour, et du moins Cassius

Ne doit plus respirer lorsque l'Étal n'est plus.

Pleure qui voudra Rome et lui reste fidèle :

Je ne peux la venger, mais j'expire avec elle.

Je vais où sont nos dieux... Pompée et Scipion, (En regardant leurs statues.)

Il est temps de vous suivre, etd'imiterCaton. BRUTUS, Non , n'imitons personne et servons tous d'e-xemi^le :

C'est nous, braves amis, que l'univers contemple;

C'est à nous de répondre à l'admiration

Que Rome en expirant conserve à notre nom.

Si Caton m'avait cru, plus juste en sa furie,

Sur César expirant il eût perdu la vie ;

Mais il tourna sur soi ses innocentes mains;

Sa mort fui inutile au bonheur des humains;

Faisant tout pour la gloire, il ne fit rien pour Rome ;

Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme. CASSius. Que veux-tu donc qu'on fasse en un tel désespoir ? BRUTUS, montrant le billet. Vo'ûk ce qu'on m'écrit; voilà notre devoir. CASSIUS. On m'en écrit autant : j'ai reçu ce reproche. BRUTUS. C'est trop le mériter.

ciMBER. L'heure fatale approche;

Dans une heure, un tyran détruit le nom romain. BRUTUS. Dans une heure, à César il faut percer le sein. CAssius. Ah ! je te reconnais à cette noble audace. DÉCIME. Ennemi des tyrans, et digne de ta race,

Voilà les seatiments que j'avais dans mon cœur.

CASsius. Tu me rends à moi-même, et je l'en dois l'honneur : • C'est là ce qu'atlendaipnt ma haine et ma colère De la mâle vertu qui fait ton caractère : C'est Rome qui l'inspire en des desseins si grands ; Ton nom seul est l'arrêt de la mort des tyrans. Lavons, mon cher Brutus, l'opprobre de la terre; Vengeons ce capitole, au défaut du tonnerre, Toi, Ciniber; loi, Cinna; vous, Romains indomptés, Avez-vousune autre âme et d'autres volontés? ciMBER. Nous pensons comme loi, nous méprisons la vie; Nous détesions César, nous aimons la patrie ; Nous la vengerons tous; Brutus et Cassuis De quiconque est Romain raniment les vertus. DÉCIME. Nés juges de l'État, nés les vengeurs du crmie. C'est souffrir trop longtemps la main qui nous opprime ; Et quand sur un tyran nous suspendons nos coups, Chaqueinstant qu'il respire est un crime pour nous. ,^

CIMBER. Admettons-nous quelque autre à ces honneurs suprêmes?:, BRUTUS. Pour venger la patrie, il suffit de nous-mêmes, Dolabella, Lépide, Emile, Bibulus, ^ Ou tremblent sous César, ou bien lui sont vendus. Cicéron, qui d'un traître a puni l'insolence, Ne sert la liberté que par son éloquence. Hardi dans le sénat, faible dans les dangers. Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger ; Laissons à l'orateur qui charme sa pairie Le soin de nous louer quand nous 1 aurons servie. Non, ce n'est qu'avec vous que je veux partager Cet immortel honneur et ce pressant danger. Dans une heure, au sénat le tyran doit se rendre ; Là, je le punirai; là, je le veux su.rprendre ; Là, je veux que ce fer, enfoncé dans son sein. Venge Caton, Pompée, et le peuple romain. C'est hasarder beaucoup : ses ardents satellites Partout du capitole occupent les limites : Ce peuple mou, volage, et facile à fléchir. Ne sait s'il doit encor l'aimer ou le haïr. Notre mort, mes amis, paratl inévitable; Mais qu'une telle mort est noble et désirable ! Qu'il est beau de périr dans des desseins si grands, De voir couler son sang dans le sang des tyrans! Qu'avec plaisir alors on voit sa dernière heure! Mourons, braves amis, pourvu que César meure. Et que h liberté, qu'oppriment ses forfaits, Ren^^icse de sa cendre, et revive à jamais. CASS1C&. Ne balançons donc plus, courons au capitole : C'est là qu'il nous opprime, et qu'il faut qu'on 1 mimolo. Ne craignons rien du peuple, il semble encor douter ; Mais si l'idole tombe, il va la détester. BRUTUS. lurez donc avec moi, jurez sur cette epée. Par le sang de Caton, par celui de Pompée, Par les mânes sacrés de tous ces vrais Romains Qui dans les champs d'Afrique ont fini leurs destins. Jurez par tous les dieux vengeurs delà patrie, Que César sous vos coups va terminer sa vie. CAS«ius. Faisons plus, mes amis; jurons d exlernimer Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner ; Fussent nos propres fils, nos frères, ou nos peros. S'ils sont tyrans, Brutus, ils sont aos ^dversajf^;, .,

Tn vrai républicain n'a pour père et pour fild «Jue la vertu, les dieux, les lois, et son pays. BRLTis. Oui, j'unis pour jamais mon sang avec le \ôlrei Tous dès ce moment niéiiic adoptés l'un par l'autre, Le salut de l'État nous a rendus parents ; Scellons notre union du sang de nos tyrans.

(// a'aKunce vers la siatue d'f Pompée.) Nous le jurons par vous, héros dont les images A ce pressant devoir excitent nos courages; Nous promettons, Pompée, à les sacrés genoux, De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous ; D'être unis pour l'État, qui dans nous se rassemble, De vivre, de combattre et de mourir ensemble. Allons, préparons-nous : c'est trop nous arrêter.

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