‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 199 sur 284 · SCÈNE V. — LA BAR0N^E, Naninb · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — LA BAR0N^E, Naninb

NANINE, Madame.

T.A DARONNE. Maiscst-elle donc si belle? Ces grands yeux noirs ne disent rien du toul; Mais s'ils ont dit, j'aime... ah! je suis à bout. Possédons-nous. Venez.

NAMNE. Je viens me rendre A mon devoir.

LA BARONNE. Vous VOUS faites attendre Un peu de temps ; avancez-vous. Commenil Comme elle est mise! et quel ajuslemeul! Il n'est pas fait pour une créature De votre espèce.

NAMNE. Il est vrai. Je vous jure Par mon respect^ qu'en secret j'ai rougi Plus d'une fois d être vêtue ainsi ; Mais c'est l'elîet de vos bontés premières, De ces bontés qui me sont toujours chères. De tant de soins vous daigniez m'honorer ! Vous vous plaidiez vous-même à nie parer. Songez combien vous m'aviez protégée :

Souscet habit je ne suis point changée. Voudriez-vous, madame, humilier Un cœur soumis, qui ne peut s'oublier?

LA BARONNE. Approchez-moi ce fauteuil... Ah! j'enrage. D'où venez-vous?

NANiNE. Je lisais.

LA BARONNE. Quel ouvrage?

NANINE. Un livre anglais, dont on m'a fait présent. LA BARONNE. Sur quel sujet?

NANINE. Il est intéressant .

L'auteur prétend que les homm-es sont frères^ Nés tous égaux; mais ce sont des chimères: Je ne puis cro re à cette égalité.

LA BARONNE. Elle y croira. Quel fonds de vanité'

Que l'on m'apporte ici mon écritoire.... NANINE. J'y vais.

LA BARONNE. Restcz. Quo l'on me donne à boire.

NANINE. Quoi ?

LA BARONNE. Rien. Prenez mon évarttail.... Sortez.

Allez chercher mes gants.... Laissez.... Restez.

Avancez-vous.... Gardez-vous, je vous prie,

D'imaginer que vous soyez jolie.

NANINE. V'ous me l'avez si souvent répété

Que si j'avais ce fonds de vanité,

Si l'amour-propre avait gâté mou ame ,

Je Aous devrais ma guéiiscn, madame.

LA BARONNE. Où trouve-t-elle ainsi ce qu'elle dit?

Que je la hais! quoi! belle, et de l'esprit? Avec dépit. Écoutez-moi. Jeus bien de la tendresse

Pour votre enfance.

NANINE. Oui. Puisse ma jeunesse

Être honorée encor de vos bontés !

LA BARONNE. Eh bien , voyez si vous les méritez.

Je prétends, moi, ce jour, cette heure mémei

Vous établir; jugez si je vous aime.

NANINE. Moi !

LA BARONNE. Je VOUS donne une dot. Votre épous Est fort bien fait, et très digne de vous ; C'est un parti de tout point fort sortable ; C'est le seul même aujourd'hui convenable ;

Et vous devez bien m'en remercier :

C'est, en un mot, Biaise le jardinier.

NAM.NK. Biaise, rr.adame?

LA BARONNE. Oui. D'où vient 6e sourire ?

Hésitez-vous un moment d'y souscrire?

INles olïres sont un ordre, entendez-vous?

Obéissez, ou craignez mon courroux.

^AN1NE. Mais...

LA BARONNE. Apprenez qu'un mais est une offense.

Il vous sied bien d'avoir l'imperlinence

De refuser un mari de ma main !

Ce cœur si simple est devenu bien vain ;

Mais votre audace est trop préaiaturéo ;

Voire triomphe est de peu de durée.

"Vous abusez du caprice d'un jour,

Et vous verrez quel en est le retour.

Petite ingrate, objet de ma colère^

Vous avez donc l'insolence de plaire ?

Vous m'entendez ; je vous ferai rentrer

Dans le néant dont j'ai su vous tirer.

Tu pleureras ton orgueil , ta folie.

Je te ferai renfermer pour ta vie

Dans un couvent.

NANiNE. J'embrasse vos genoux ;

Renfermez-moi : mon sort sera trop doux.

Oui, des faveurs que vous vouliez me faire.

Celte rigueur est pour moi la plus chère.

Enfermez-moi dans un cloître à jamais :

J'y bénirai mon maître, et vos bienfaits;

J'y calmerez des alarmes mortelles,

Des maux plus grands, des craintes plus cruelles,

Des sentiments plus dangereux pour moi

Que ce courroux qui me glace d'effroi.

Madame, au nom de ce courroux extrême,

Délivrez-moi, s'il se peut, de moi-même;

Dès cet instant je suis prête à partir. LA BARONNE. Est-il possible? et que viens-je d'ouïr?

Est-il bien vrai/ me trompez-vous, Nanine? NANINE. Non. Faites-moi celle faveur divine :

Mon cœur en a trop besoin.

LA BARONNE , avec uti emportement de tendresse. Lève-toi;

Que je t'embrasse. 0 jour heureux pour moi.

Ma chère amie ! eh bien , je vais sur 1 heure

Préparer tout pour ta belle demeure.

Ah ! quel plaisir que de vivre en couvent ! NANINE. C'est pour le moins un abri consolant. LA BARONNE. Non ; c'cst, ma Ulle, un séjour délectable. NANINE. Le croyez-vous ?

LA BAR0NN6. Le monde est haïssable ,

Jaloux...

NANINE. Oh ! oui. ,

LA BARONNE. Fou , méchant, vain, trompeur,

Changeant, ingrat: tout cela fait horreur. NANINE.' Oui; j'entrevois qu'il me serait funeste,

Qu'il faut le fuir...

LA BARONNE. La chosc cst manifeste ;

Un bon cuuvciit est un port assuré.

Monsieur le coinle, ah! je vous préviendrai.

NANiMR. Qucdîles-vousdc monseigneur?

LA BAHONNE. Jo l'aimo A la fureur ; et dès ce moment même Je voudrais bien te faire le plaisir De l'enfermer pour ne jamais sortir.

Mais il c.-t tard, hélas ! il faut attendre I-e point du jour. Écoule : il faut te rendro Vers le minuit dans mon appartement.

Nous partirons d'ici secrètement Pour ton couvent, à cinq heures sonnantes : Soi» prèle au moins.

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