‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 200 sur 284 · SCÈNE VI. — Nam.ne · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — Nam.ne

Quelles douleurs cuisantes !

Quel embarras ! quel tourment ! quel dessein !

Quels sentiments combaUent dans mon sein!

Hélas ! je fuis le plus aimable maître !

En le fuyant, je l'offense peut-être ;

Mais, en restant, l'excès de ses bontés

M'attirerait trop de calamités,

Dans sa maison mettrait un trouble horrible.

Madame croit qu'il est pour moi sensible,

Que jusqu'à moi ce cœur peut s'abaisser:

Je le redoute, et n'o?e le penser.

De quel courroux madame est animée !

Quoi! l'on me hait, et je crains d'être aimée !

Mais, moi ! mais, moi! je me crains encor plus;

Mon cœur troublé de lui-même est confus.

Que devenir? Démon étal tirée,

Pour mon malheur je suis trop éclairée.

C'est un danger, c'est peut-être un grand tort

D'avoir une àine au-dessus de son sort.

Il faut partir: j'en mourrai, mais n'importe.

SCÈNE VII. — LE COMTE , Xa.m.ne, u.n laquais. LE COMTE. Holà! quelqu'un, qu'on resfe à cette porte.

Des sièges, vile.

(// fait la récérence à Nanine, qui lui en fait une profondé).

Asseyons-nous ici.

NA.NI.NE. Qui, moi, monsieur?

LE comte. Oui, je le veux ainsi ;

El je vous rends ce que votre conduite,

Votre beauté, votre vertu mérite.

Un diamant trouvé dans un désert

Est-il moins beau, moins précieux, moins cher?

Quoi! vos beaux yeux semblent mouillés de larmes!

Ah ! je le vois, jalouse de vos charmes,

Notre baronne aura, par ses aigreurs.

Par son courroux fait répandre vos pleurs. NA.MNE.Non, monsieur, non ; sa bonté respectable

Jamais pour moi ne fut si favorable ;

Et j'avouerai qu'ici tout m'attendrit.

LE COMTE. Vous me charmez : je craignais son dépit. NA.NiNE. Hélas! pourquoi?

LE COMTE. Jeune et belle Nanine,

La jalousie en tous les cœurs domine :

L'homme est jaloux des qu'il peut s'enflammer :

La femme l'est, même avant que d'aimer.

Cn jeune objet, beau, doux, discret, sincère,

A tout 50Û sexe est bien, sûr de déplaire.

L'homme est plus juste ; et d'un sexe jaloux

Nous nous vengeons autant qu'il est en nous.

Croyez surtout que je vous rends justice :

J'aime ce cœur qui n'a point d'artifice ;

J'admire encore à quel point vous avez

Développé vos talents cultivés.

De votre esprit la naïve justesse

Me rend surpris autant qu'il m'intéresse. NANiNE. J'en ai bien peu : mais quoi ! je vous ai vu,

Et je vous ai tous les jours entendu :

Vous avez trop relevé ma naissiince ;

Je vous dois trop : c'est par vous que je pense. LE COMTE. Ah! croyez-moi, l'esprit ne s'ypprend pas. NAMNE. Je pense trop pour un état si bas ;

Au dernier rang les destins m'ont comprise, LE COMTE. Dans le premier vos vertus vous ont mise.

Naïvement dites-moi quel effet

Ce livre anglais sur votre esprit a fait ? NANiNE. Il ne m'a point du tout persuadée;

Plus que jamais, monsieur, j'ai dans l'idée

Qu'il est des cœurs si grands, si généreux.

Que tout le reste est bien vile auprès d'eux. LE COMTE. Vous en êtes la preuve... Ah! çà, Nanine,

Permettez-moi qu'ici l'on vous destine

Un sort, un rang, moins indignes devons. NANINE. Hélas! mon sort était trop haut, tron doux. LE COMTE. Non. Désormais soyez de la famille :

Ma mère arrive ; elle vous voit en fille j

Et mon estime, et sa trendre amitié

Doivent ici vous mettre sur un pied

Fort éloigné de cette indigne gêne

Où vous tenait une femme hautaine.

NANINE, Elle n'a fait, hélas! que m'avertir

De mes devoirs... Qu'ils sont durs à remplir! LE COMTE. Quoi! quel devuir? Ah! le vôtre est de plaire;

Il est rempli : le nôtre ne l'est guère.

Il vous fallaitplus d'aisance et d'éciat :

Vous n'êtes pas encor dans votre état, NAMNE. J'en suis sortie, et c'est ce qui m'accable ;

C'est un malheur peut-être irréparable.

Se levant. Ah ! monseigneur! ah ! mon maître ! écartez

De mon esprit toutes ces vanités ;

De vos bienfaits confuse, pénétrée,

Laissez-moi vivre à jamais ignorée.

Le ciel me fit pour un état obscur;

L'humilité n'a pour moi rien de dur.

Ah! laissez-moi ma retraite profonde,

Et que fcrais-je, et que verrais-je au monde.

Après avoir admiré vos vertus?

LE COMTE. Non, c'en est trop, je n'y résiste plus.

Qui ? vous obscure ! vous!

NANINE. Quoi que je fasse,

Puis-je de vous obtenir une grâce.' LE COMTE. Qu'ordonnez-vous? parlez.

NANINE. Depuis un temps

Votre bonté me comble de présents.

LE COMTE. Eh bien! pardon. J'en a,vi;iscomiiie un père,

Un père tendre à qui sa fille e^^t chère.

Je n'ai point l'art d'embellir un présent;

Et je suis joste el ne ?uis point point gnlant.

De la fortune ilf.iul venger l'injure :

Elle vous traita mal ; mais la nature.

En récompense, a voulu vous doter

De tous ses biens : j'aurais dû l'uniter. NANiNE Vous en avez trop fait ; mais je me flatte

Qu'il m'est permis, sans que je sois ingrate,

De disposer de ces dons précieux

Que votre main rend si chers à mes yeux. LE COMTE. Vous m'outragez.

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