SCÈNE KL — LE Comte, N.\nine
LE COMTE. Belle Nanine^ est-ce vous que je vol, Quoi ! vous voulez vous dérober à moi. Ah! répondez, expliquez-vous, de grâce.
Vous avez craint, sans doute, la menace De la baronne ; et ces purs sentiments, Que vos vertus m'inspirent dès longtemps. Plus que jamais l'auront, sans doute, aigrie. Vous n'auriez point de vous-même eu 1 envie De nous quitter, d'arracher à ces lieux Le seul éclat que leui- prêtaient vos yeux? Hier au soir, de pleurs toute trempée, De ce dessein étiez-vous occupée?
Répondez donc pourquoi mequittiez-vous!
NANiME. Vous me voyez tremblante à vos genoux. LE COMTE, la relevant. Ah! parlez-moi. Je ircmljlc plus encore. NAMNE. Madame...
LE COMTE. Eh bien?
NANiNE. Madame, que j'honore, Pour le couvent n'a point forcé mes vœux. LE COMTE. Ce serait vous? qu'enlends-je? ah, malheureux! KAMNE. Je vous Tavouo; oui, je l'ai conjurée De mettre un frein à mon âme égarée... Elle voulait, monsieur, me marier.
LE co.MTE. Elle! à qui donc?
NANINE. A votre jardinier.
LE COMTE. Le digne choix!
NANINE. Et moi, toute honteuse.
Plus qu'on ne croit peut-être malheureuse, Moi qui repousse avec un vain effort Des sentiments au-dessus de mon sort.
Que vos bontés avaient trop élevée, Pour m'en punir, j'en dois être privée. LE COMTE. Vous, VOUS punir? ah! Nanine! et de quoi? NANINE. D'avoir osé soulever contre moi Votre parente, autrefois ma maîtresse.
Je lui déplais ; mon seul aspect la blesse : Elle a raison ; et j'ai près d'elle, hélas! Un tort bien grand... qui ne finira pas. J'ai craint ce lort ; il est peut-être extrême. J'ai prétendu m'arracher à moi-même, Et déchirer dans les austérités Ce cœur trop haut, trop fier de vos bontés. Venger sur lui sa faute involontaire ; Mais ma douleur, hélas! la plus amère, En perdant tout, en courant m'éclipser, En vous fuyant, fut de vous offenser.
LE COMTE, se détournant et se promenant. Quels sentiments! et quelle âme ingénue! En ma faveur est-elle prévenue?
A-t-elle craint de m'aimer ! ô vertu ! NANINE. Cent fois pardon, si je vous ai déplu j Mais permettez qu'au fond d'une retraite J'aille cacher ma douleur inquiète, M'entreienir en secret à jamais De mes devoirs, de vous, de vos bienfaits. LE COMTE. N'en parlons plus. Écoutez : la baronne Vous favorise, et noblement vous donne Un domestique, un rustre pour époux ; Moi, j'en sais un moins indigne de vous : Il est d'un rang fort au-dessus de Biaise, Jeune, honnête homme; il est fort à son aise; Je vous réponds qu'il a des sentiments : Son caractère est loin des mœurs du temps; Et je me trompe, ou pour vous j'envisage Un destin doux, un excellent ménage.
Un tel parti tlalte-t-il votre cœur?
Vaut-il pas bien le couvent ?
NANINE. Non, monsieur...
Ce nouveau bien que vous daignez me faire. Je l'avouerai, ne peut me satisfaire.
Vous pénétrez mon cœur reconnaissant;
Daignez y lire^ et voyez ce qu'il sent;
"Voyez sur quoi ma relraile se fonde.
Un jardinier, un monarque du monde,
(,'ui pour époux s oilriraienl à mes \œux,
Également me déplairaient tous deux.
LE co.MTE. Vous décidez mon sort. Eh Lien, Nanine,
Connais.^ez donc celui qu'on vous destine :
Vous leslimez; il est sous voire loi ,
Il \ous adore, et cet époux... c'est moi. A part. L'élonnement, le trouble l'a saisie. A Nanine. Ah! parlez-moi : dispo.=ez de ma vie;
Ah ! reprenez vos sens trop agiles.
KANi.NE. Qu'ai-je entendu?
LE COMTE. Ce que vous méritez.
KANi.NE. Quoi ! vous m'aimez?.... Ah! gardt.z-vous de croire
Que j'ose userd'une telle victoire.
Non, monsieur, non, je ne souffrirai pas
Qu'ainsi pour moi \ous descendiez si bas :
Un tel hymen est toujours trop funeste ;
-Le goût se passe, et le repentir reste.
J'ose à vos pieds attester vos aïeux....
Helas ! sur moi ne jetez point les yeux.
Vous avez pris pitié de mon jeune âge ;
Formé par vous, ce cœur est votre ouvrage;
Il en serait indigne désormais
S'il acceptait le plus grand des bienfaits.
Oui, je vous dois des refus. Oui, mon ame
Doit s'immoter.
LE CO.MTE. Non, vous serez ma femme.
Quoi! tout-à-lheure ici vous m'assuriez,
"\'ous ra\ez dit, que vous refuseriez
Tout autre époux, fût-ce un prince.
NA.MNE. Oui, sans doute,
Et ce n'est pas ce refus qui me coûte. LE COMTE, Mais me haïssez-vous?
>AM.\E. Aurais-je fui,
Craindrais-je tant, si vous étiez haï?
LE COMTE. Ah ! ce mot seul a fait ma destinée. NA.MNE. Lh! que prétendez-vous?
LE COMTE. Notre hvméûée.
NANINE. Songez...
LE COMTE. Je songe à tout.
NANINE. Mais prévoyez....
LE COMTE. Tout est prévu.
NANINE. Si vous m'aimez, croyez..., LE COMTE. Je crois former le bonheur de ma vie". NAMNE. Vous oubliez...
LE COMTE. Il n'est rien que j'oublie.
Tout sera prêt, et tout est ordonné.... NAMNE. Quoi! malgré moi votre amour obstiné.... LE COMTE. Oui, maFgré vous, ma flamme impatienta
\à tout presser pour cette heure charmante.
Un seul instant je quitte vos attraits,
Pour que mes yeux n'en soient privés jamais.
Adieu Nanine, adieu, vous que j'adore.