SCÈNE XII. — LA Marquise, le Comte
LA MARQUISE, parlant fort vite, et d'un ton de petite vieille babillarde.
Eh bien ! monsieur le comte,
Vous faites donc à la fin votre compte
De me donner la baronne pour bru :
C'est sur cela que j'ai vite accouru.
Votre baronne est une acariâtre,
Impertinente, altière, opiniâtre,
Qui n'eut jamais pour moi le moindre égard ;
Qui l'an passé, chez la marquise Agard,
En plein souper me traita de bavarde :
D'y plus souper désormais Dieu me garde !
Baviirde, moi! Je sais d'ailleurs très bien
Qu'elle n'a pas, entre nous, tant de bien :
C'est un grand point; il faut qu'on s'en informe,
Car on m'a dit que son château de l'Orme
A son mari n'appartient qu'à moitié;
Qu'un vieux procès, qui n'est pas oublié.
Lui disputait la moitié de la terre :
J'ai su cela de feu votre grand-père .
Il disait vrai, c'était un homme, lui :
On n'en voit plus de sa trempe aujourd'hui.
Paris est plein de ces petits bouts-d'homme.
Vains, fiers, fous, sots, dont le caquet m'assomme,
Parlant de tout avec l'air empressé,
Et se moquant toujours du temps passé.
J'entends parler de nouvelle cuisine.
De nouveaux goûts; on crève, on se ruine :
Les femmes sont sans frein, et les maris
Sont des benêts. Tout va de pis en pis. lE COMTE, re/»sant/e Lillet. Qm 1 aurait cru? ce trait me désespère.
Eh bien. Germon?
SCÈNE XIII, — LA Marquise, le Comte, Germon. GERMON. Voici votre notaire.
tE COMTE. Oh! qu'il attende.
GERMON. Et voici le papier
Qu'elle devait, monsieur, vous envoyer.
LE COMTE, lisant. Donne.,, Fort bien. Elle m'aime, dit-elle,
Et, par respect, me refuse... Infidèle !
Tu ne dis pas la raison du refus !
LA marquise. Ma foi ! mon fils a le cerveau perclus :
C'est sa baronne ; et l'amour le domine. LE COMTE, à Germon. M'a-t-on bientôt délivré deNanine? GERMON. Hélas! Monsieur, elle a déjà repris
Modestement ses champfttres habits,
Sans dire un mot de plainte et de murmure. LE COMTE. Je le crois bien.
GERMON. Elle a pris celte injure
Tranquillement, lorsque nous pleurons tous. LE COMTE. Tranquillement?
LA MARQUISE. Hem! de qui parlez-vous?
GERMON, Nanine, hélasl madame, que l'on chasse :
Tout le château pleure de sa disgrâce.
LA MARQUISE. Vous la chassez? je ncntends point celât
Quoi! ma Nanine? Allons, rappelez-la.
Qu'a-t-eile fait, ma charmante orpheline?
C'est moi, mon fils, qui vous donnai Nanine.
Je me souviens qu'à l'â^e de dix ans
Elle enchantait tout le monde céans.
Notre baronne ici la prit pour elle ;
Et je prédis dès-lors que cette belle
Serait fort mal ; et j'ai très bien prédit :
Mais j'eus toujours chez vous peu de crédit,
Vous prétendez tout faire à votre tête.
Chasser Nanine est un trait malhonnête.
lE COMTE. Quoi! seule, à pied, sans secours, sans argent? GERMON. Ah ! j'oubliais de dire qu'à l'instant
Un vieux bonhomme à vos gens se présente :
Il dit que c'est une affaire importante,
Qu'il ne saurait communiquer qu'à vous:
Il veut, dit-il , se mettre à vos genoux. IB COMTE. Dans le chagrin où mon cœur s'abandonne,
Suis-je en état de parler à personne ? LA MARQUISE. Ah! VOUS avez du chagrin, je le croi;
Vous m'en donnez aussi beaucoup a moi.
Chasser Nanine, et faire un mariage
Qui me déplaît! non, vous n'êtes pas sage.
Allez; trois mois ne seront pas passés
Que vous serez l'un de l'autre lassés.
Je vous prédis la pareille aventure
Qu'à mon cousin le marquis de Mannure.
Sa femme était aigre comme verjus ;
Mais, entre nous, la vôtre l'est bien plus.
En s'épousant, ils crurent qu'ils s'aimèrent;
Deux mois après tous deux se séparèrent :
Madame alla vivre avec un galant,
Fat, petit-maître, escroc, extravagant ;
Et monsieur prit une franche coquette,
Une intrigante et friponne parfaite;
Des soupers fins, la petite maison,
Chevaux, habits, maître-d' hôtel fripon.
Bijoux nouveaux pris à crédit, notaires.
Contrats vendus, et dettes usuraires :
Enfin monsieur et madame, en deux ans,
A l'hôpital allèrent tout d'un temps.
Je me souviens encor d'une autre histoire,
Bien plus tragique, et difficile à croire;
C'était,...
LE COMTE. Ma mère, il faut aller dîner.
Venez.... 0 ciel ! ai-je pu feouçonner
Pareille horreur!
LA MARQUISE. Elle cst épouvantable.
Allons, je vais la raconter à table ;
Et vous pourrez tirer un grand profit
En temps et lieu de tout ce que j'ai dit.