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SCÈNE VL — LE Comte, la Marquise, la Baronne, le Paysan

LA MARQUISE, au paysan.

Approchez-vous, parlez, ne tremblez pas.

LE PAYSAN. Ah! monseigneur! écoutez-moi de grâce: Je suis... Je tombe à vos pieds, que j'embrasse ; Je viens vous rendre...

LE COMTE. Ami, relevez-vous; Je ne veux pomt qu'on me parle à genoux; D'un tel orgueil je suis trop incapable. Vous avez l'air d'être un homme estimable. DansmH maison cherchez-vous de l'emploi?

A qui parlé-je?

LA MARQUISE. AUons rassure-toi.

LE PAYSAN. Je suis, hélas! le père de Nanine.

LE CO.MTE. Vous?

LA BARONNE. Ta fille est une grande coquine. LE PAYSAN, Ah ! monseigneur, voila ce que j'ai craint: Voila le coup dont mon cœur est aiteint . J'ai bien pensé qu'une somme si forte N'appartieût pas à des gens de sa sorte;

Et les petits perdent bientôt leurs mœurs, ^

t"t sont gâtés auprès des grands seigneurs. LA B\RONNF.. Il a raison : mais il trompe, et Nanlne

NVst point sa fille ; elle é:ait orpheline. LE paysa: . Il est trop vrai : chez do pauvres parenls

Je la laissai dès ses plus jeunes ans;

Ayant perdu mon bien avec sa mère.

J'allai servir, forcé par la misère

Ne voulant pas, dans mon funeste état.

Qu'elle passât pour tille d'un soldat, ■

Lui défendant de me nommer son père.

LA MARQUISE, Pourquoi cola ? pour moi je considère

Les bons soldats : on a grand besoin d'eux. LE COMTE. Ou'a ce métier, s'il vous plaît, de honteux? LE PAYSAN. 11 est bien moins honoré qu'homirable. LE COMTE. Ce préjugé lut toujours condamnable.

J'estime plus un vertueux soldat,

Qui de son sang sert son prince et l'État,

Qu'un important, que sa lâche indu.^trie

Engraisse en paix du sang de la patrie. LA MARQuisK. Çà VOUS avcz vu beaucoup de combats;

Contez-les moi bien tous, n'y i^.ianquez pas. LE PAYSAN. l'ans la douleur, hélas! qui me déchire.

Permettez-moi seulen.ent de vous dire

Qu'on me promit cent fois de m'avancer :

Mais sans appui comment peut-on percer P

Toujonrsjeté dans la foule commune.

Mais distingué, l'honneur fut ma fortune. LA MARQUISE. Vous êtes donc né de condition ? LA BARO.NNE. Fi quelle idée!

LE PAYSAN, à la Marquise. Héias! madame, non ;

Mais je suis né d'une honnête lamille :

Je méritais peut-être une autre fille.

LA MARQUISE. Que vouliez-vous de mieux?

LE COMTE. Eh! poursuivez, LA MARQUISE. Mieux que Nanine?

LE COMTE. Ah! de grâce, achevez.

LE PAYSAN. J'appris qu'ici ma fille fut nourrie.

Qu'elle Y vivait bien traitée et chérie.

Heureux alors, et bénissant le ciel,

Vous, vos bontés, votre soin paternel,

Je suis venu dans le prochain village,

Mais plein de trouble et craignant son jeune âge,

Tremblant encor, lorsque j'ai tout perdu,

De retrouver le bien qui m'est rendu.

Jl/o«(ran</a6aroîme.Jeviensd'eniendre,audiscoursderaadame,

Que j'eus raison : erie m'a percé l'ame :

Je vois fort bien que ces cent louis d'or.

Des diamants, sont un trop grand trésor

Pour les tenir par un droit légitime ;

Elle ne peut les avoir eus sans crime.

Ce seul soupçon me fait frémir d'horreur.

Et j'en mourrai de honte et de douleur.

Je suis venu soudain pour vous les rendre :

Ils sont à vous ; vous devez les reprendre ;

Et si ma fille est criminelle, hélas !

Punissez-moi, mais ne la perde/, pas.

LA MARQUISE. Ah ! mon cher filsl je suis tout attendrie. LA BARO.NNE. Ouais, esl-ce un songe/ est-ce une fourberie?

lE COMTE. Ah! qu'ai-je fait?

LE PAïSA>-, il tire la bonne et le paquet. Tenez, mon?'ieiir, tenez.

LE COMTE. Moi les reprendre! ils ont élé donné»; Elle en a fait un respectable usage. C'est donc à vous qu'on a fait le message? Qui l'a porté? . .

LE PAYSAN. C'est votre jardinier, A qui Nanine osa se confier. , , . , o

LE COMTE. Quoi' c'est à vous que le présent s adresse t» LE PAYSAN. Oui, je l'yvoue. , , . , ,

LE COMTE. 0 douleurl o tendresse !

Des deux côtés quel excès de vertu !

Et votre nom? Je demeure éperdu.

LA MARQUISE. Eh! diiBs donc votre nom? Quel mystère! LE PAYSAN. Philippe Hombert de Gatine.

^^ LE COMTE. Ah ! mon père!

LA BARONNE. Que dit-il là? ■' loVnrl

LE COMTE. Qael jour Vient m éclairer!

J'ai fait un crime ; il le faut réparer. ^ Si VOUS saviez combienje suis coupable . J'ai maltraité la vertu respectable, ,.o „,„, ^

[il va lui-même a un de ses gens.)

Holà, courez.

LA BARONNE. Eh, quel empressement î»

LE COMTE. Vile un carrosse. . . • , .

LA MARQUISE. Oui, madame, a 1 instant :

Vous devriez être sa protectrice.

Quand on a fait une telle injustice,

Sachez de moi que l'on ne doit rougir

Que de ne pas assez se repentir.

Monsieur mon fils a souvent des lubies,

Que l'on prendrait pour de franches folies :

Mais dans le fond c'est un cœur généreux;

Il est né bon : j'en fais ce que je veux.

Vous n'êtes pas, ma bru, si bienfaisante;

Il s'en faut bien.

LA BARONNE. Que toul m'impatiente !

Qu'il a l'air sombre, embarrassé, rêveur:

Quel sentiment étrange est dans son cœur?

Voyez, monsieur, ce que vous voulez faire. LA MARQUISE. Oui, pour Nanine. ...^r,;.^

LA BARONNE. On pcut la salisfaiffl

Par des présents. . , j ■

LA MARQUISE. C'esl le moindre devoir.

LA BARONNE. Mais mol, jamais je ne veux la rivoir; Que du château jamais elle n'appioche ; Entendez-vous?

LE COMTE. J'entends.

LA MARQUISE. Quel cœur de roche!

LA BARONNE. De mes soupçons évitez les éclats. Vous hésitez ?

LE COMTE, après un silence.

Non, je n'hésite pas.

LA BARONNE. Je dois m.'atlendre à celte déférence ;

Vous la devez à tous les deux, je pense. LA MARQUISE. Sejiez-vouâ bien asse? cruel, mon tilst' LA BARONNE. Quel parti prendreï-vous.^ .

Vous connaissez mon âme et sa franchise r

II fautparler. Ma main vous fut promise;

Mais nous n'avions voulu former ces nœuds

yue pour finir un procès dangereux :

Je le termine ; et, des l'instant, je donne.

Sans nul regret, sans détour j'abandonne

Mes droits entiers, et les prétentions

Dont il naquit tant.de divisions :

Que l'inlérét encor vous en revienne :

Tout est à vous; jouissez-en sans peine.

Que la raison fasse du moins de nous

Deux bons parents, ne pouvant être époux.

Oublions tout; que rien ne nous aigrisse :

Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se haïsse? LA BABONNE. Je m'attendais à ton manque de foi.

"Va, je renonce à tes présents, à toi.

Traître! je vois avec qui tu vas vivre,

A quel mépris ta passion le livre.

Sers noblement sous les plus viles lois;

Je t'abandonne à ton indigne choix. {Elle sort). SCÈNE VII. — LE Comte, la Marquise, Philippe Hom6£ET. LE COMTE. Non, il n'est point indigne ; non, madame,

Un fol amour n'aveugla point mon ame :

Cette vertu^ qu'il faut récompenser,

Doit m'attendrir, et ne peut m'abaisser.

Dans ce vieillard ce qu on nomme bassesse

Fait son mérite et voilà sa noblesse.

La mienne à moi, c'est d'en payer le prix.

C'est pour des cœurs par eux-mêmes ennoblis.

Et distingués par ce grand caractère,

Qu'il faut passer sur la règle ordinaire :

Et leur naissance, avec tant de vertus,

Dans ma maison n'est qu'un titre de plus. LA MARQUISE. Quoi donc? quel titre? et que voulez-vous dire? SCÈNE VIII. — LE Comte, la Marquise, Nanine, Philippe Hombert. LE COMTE, à sa mère. Son seul aspect devrait vous en instruire. LA marquise. Embrasse-moi cent fois, ma chère enfant.

Elle est vêtue un peu mesquinement;

Mais qu'elle est belle ! et comme elle a l'air sage ! nanine, courant entre les bras de Philippe Hombert, après s'être baissé devant la marquise.

Ah ! la nature a mon premier hommage.

Mon père !

PHILIPPE hombert.

0 ciel ô ma fille ! ah ! monsieur !

Vous réparez quarante ans de malheur.

LE COMTE. Oui ; mais comment faut-il que je répare

L'indigne affront qu'un mérite si rare

Dans ma maison put de moi recevoir?

Sous quel habit revient-elle nous voir !

Il est trop vil ; mais elle le décore :

Non, il n'est rien que sa vertu n'honore.

Eh bien ! parlez : auriez-vous la bonté

De pardonner à tant de dureté?

nanine. Que me demandez-vous? Ah! je m'étonne

Que vous doutiez si mon cœur vous pardonne.

Je n'ai pas cru que vous puissiez jamais

Avoir eu tort après tant de bieofailâ.

IT. COMTE. SI V0U3 avez oublié cet outrage,

Donnez-m'en donc le plus sûr témoignage î

Je ne veux plus commander qu'une fois;

Mais jurez-moi d'obéir à mes lois.

PliiMPi'E HOMBKivT. Klle le doit, el sa reconnaissance... NANiNK, ù son pcre. Il est bien sûr de mon obéissance. LK COMTE. J'ose v complcr. Oui, je vous avertis

Que vos devoirs ne sont pas tous remplis.

Je vous ai vue aux genoux de ma mère ;

Je vous ai vue embrasser voire père:

Ce qui vous reste en des moments si doux...

C'est... à leurs yeux... d'embrasser... votre épouï. NANi.NE. Moi !

LA MAKQDiSE. QucUe idée! Est-il bien vrai ?

PHIILIPPE IIOilBKRT. Ma (lllel

LE COMTE, à sa mère. Le daignez-vous permettre /

LA MARQuisi:. La famille

Etrangement, mon fils, clabaudera. LE COMTE. En la voyant, elle l'approuvera. PHILIPPE HOMBERT. (}uel coupdusorl : Non, je ne puis comprendre

Que jusque-là vous prétendiez descendre.

LE co.MTE. On m'a promis d'obéir... je le veux.

LA MAUQUISE. Mon fil S...

LE COMTE. Ma mère, il s'agit d'être heureux.

L'intérêt seul a fait cent mariages.

Nous avons vu les hommes les plus sages

Ne consulter que les mœurs et le bien :

Elle a les mœurs. Une lui manque rien;

Et je ferai par goût et par ju?tice

Ce qu'on a fait cent fuis par avarice.

Ma mère, enfin, terminez ces combats,

Et consentez.

NANiNE. Non, n'y consentez pas;

Opposez-vous à sa flamme, a la mienne;

Voilà de vous ce qu'il faut que j'obtienne

L'amour l'aveugle; il le faut éclairer.

Ah! loin de lui, laissez-moi l'adorer.

"Vovez mon sort, voyez ce qu'est mon père :

Puls-je jamais vous appeler ma mère?

LA MARQUISE. Oui, tu le peux, tu le dois; c'en est fait :

Je ne liens pas contre ce dernier trait ;

11 nous dit trop combien il faut qu'on t'aime:

Il est unique aussi bien que toi-même.

NANINE. J'obéis donc à voire ordre, à l'amour;

Mon cœur ne peut résister,

LE MARQUISE. QuC Ce JOUF

Soit àes vertus la digne réco.iipense, Mais sans tirer jamais à conséquence.

fIN DE NANINK.

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