SCÈNE V.— Zamti, Idamé
IDAMÉ. 0 toi, qui me tiens lieu de ce ciel que j'implore,
Mortel plus respectable et plus grand à mes yeux
Que tous ces conquérants dont l'homme a fait des dieux.
L'horreur de nos destins ne t'est que trop connue;
La mesure est comblée, et notre heure est venue. ZAMTI. Je le sais.
IDAMÉ. C'est en vain que tu voulus deux fois
Sauver le rejeton de nos malheureux rois. ZAMTI. Il n'y faut plus penser, l'espérance est perdue ;
De tes devoirs sacrés tu remplis l'étendue :
Je mourrai consolé.
IDAMÉ. Que deviendra mon filsl
Pardonne encor ce mot à mes sens attendris,
Pardonne à ces soupirs; ne vois que mon courage. ZAMTI. Nos rois sont au tombeau, tout est dans l'esclaYflge.
Va, crois-moi, ne plaignons que les infortunés
Qu'à respirer encor le ciel a condamnés. IDAMÉ. La mort la plus honteuse est ce qu'on te prépare. ZAMTI. Sans doute ; et j'attendais les ordres du barbare :
Ils ont tardé longtemps.
IDAMÉ. Eh bien ! écoute-moi :
Ne saurons-nous mourir que par l'ordre d'un roi?
Les taureaux aux autels, tombent en sacriOce;
Les criminels tremblants sont traînés au supplice;
Les mortels généreux disposent de leur sort :
Pourquoi des mains d'un maître attendre ici la mort?
L'homme était-il donc né pour tant de dépendance?
De nos voisins ailiers imitons la constance ;
De la nature humaine ils soutiennent les droits.
Vivent libres chez eux, et meurent à leur choix;
Un affront leur suffit pour sortir de la vie.
Et plus que le néant ils craignent l'infamie.
Le hardi Japonais n'attend pas qu'au cercueil
Un despote insolent le plonge d'un coup-d'œil.
Nous avons enseigné ces braves insulaires;
Apprenons d'eux enOn des vertus nécessaires;
Sachons mourir comme eux.
ZAMTI. Je t'approuve, et je crois
Que le malheur extrême est au-dessus des lois.
j avais déjà conçu les dessoins magnanimes,
Mais seuls et désarniéi», esclaves et victimes,
Gourbes^ous njs tyrans, nous attendons leurs coups. IDAMÉ, en tirant un poignard.
Tiens, sois libre avant moi; frappe et délivre-nous. ZAMTI. Ci'jl!
IDAMÉ. Déchire ce sein, ce cœur qu'on déshonore.
J'ai treml)lé que ma main, mal affermie encore.
Ne porlàl sur moi-môme un coup mal assuré.
Enfonce dans ce cœur un bras moins égaré;
Immole avec courage ".ne épouse fidèle;
Tout couvert de mon sang, tombe et meurs auprôs d'elle ;
Qu'à mes derniers moments j'embrasse mon époux ; Que le tyran le voie, et qu'il en soit jaloux. ZAMTI. Grâce au ciel, 'usqu'au bout ta vertu persévère ,
Voilà de ton amour la marque la plus chère. Digne épouse, reçois mes éternels adieux ; Donne ce glaive, donne, et di-ioume les yeux. iDAMÉ, en lui donnant le poignard.
Tiens, commence par moi; lu le dois : tu balanccsl ZAMTi. Je ne puis,
IDAMÉ. Je le veux.
zAMTi. Je frémis.
IDAMÉ. Tu m'offenses.
Frappe, et tourne sur toi tes bras ensanglantés. 7,A>iTi. Eh bien! imite-moi.
IDAMÉ, lui saisissant le bras.
Frappe, dis-je...