ACTE TROISIEME
SCÈNE 1. — Tancrède, suivi de deux écmjers qui portent sa lance, son écu, etc. ; Aldamon TANCRÈDE. A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
Qu'avec ravissement je revois ce séjour!
Cher et brave Aldamon, digne ami démon père,
C'est toi dont l'heureux zèle a servi mon rclour.
Que Tancrède est heureux! que ce jour m'est prospère!
Tout mon sort est changé. Cher ami, je te dois
iPlus que je n'ose dire, et plus que tu ne crois. ALOAMON. Seigneur, c'est trop vanter mes services vulgaires^
Et c'est trop relever un sort tel que le mien ;
Je ne suis qu'un soldat, un simple citoyen... TANCHKDE. Je le suis comme vous : les citoyens sont frères. ALDAMON. Deux ans dans l'Orient sous vous j'ai combattu ;
.!e vous vis effacer l'éclat de vos ancêtres;
J'admirai d'assez près votre haute vertu î
(^est là mon seul mérite. Élevé par mes maîtres,
Né dans voire maison, je vous suis asservi.
Je dois...
TANCRÈDE. Vous ne devez être que mon ami.
Voilà doncces remparts que je voulais défendre,
Ces murs toujours sacrés pour le cœur le plus tendre,
Ces uuirs qui m'ont vu naître, et dont je suis banni!
Apprends-moi dans quels lieux respire Aména'ide. ALDAMON. Dans ce palais antique où son père réside;
Cette place y conduit : plus loin vous contemplez
Ce tribunal auguste, où l'on voit assemblés
Ces vaillants chevaliers, ce sénat intrépide,
Qui font les lois du peuple, et combattent pour lui,
Et qui vaincraient toujours le musulman perfide,
S'ils ne s'étaient privés de leur plus grand appui.
Voilà leurs boucliers, leurs lances, leurs devises,
Dont la pompe guerrière annonce aux nations
La splendeur de leurs faits, leurs nobles entreprises.
Votre nom seul ici manquait à ces grands noms. TANCRÈDE. Que ce nom soit caché, puisqu'on le persécule ;
Teut-être en d'autres lieux il est célèbre assez. A ses écui/ers. Vous, qu'on suspende ici mes chilTres effacés;
Aux fureurs des partis qu'ils ne soient plus en butte ;
Que mes armes sans fastes, emblème des douleurs,
Telles (lue je les pt)rte au milieu des batailles,
Ce simple bouclier, ce casque sans couleurs.
Soient allachcs sans pompe à ces tristes murailles. , w \
(Lc3 ccuycrs suspendent ses aimes aux places villes, au milieu des autres tropUées.j Conservez ma devise, elle est chère a mon cœur;
Klle a dans mes combats soutenu ma vaillance ;
Elle a conduit mes pas et fait mon espérance ,
Les mots en sont sacrés; c'esl l'amour et l'honneur
Lorsque lesclievaliers descendront dans la i)lace.
Vous direz qu'un guerrier qui veut être inconnu,
Pour les suivre au'combat dans leurs murs est venu,
Et qu'à les imiter il borne son audace. A Aldamon. Q;'el est leur chef, ami?
ALDAMo.N. Ce fut depuis trois ans,
Comme vous l'avez su, le respectable Argire. TANCRÈDE, à part. Père d'AménaiJe!..
ALDAMON. On le vit trop longtemps
Succomber au parti dont nous craignons l'empire.
Il reprit à la fin sa juste autorité :
On respecte son rang, fon no;ii, sa probité ;
Mais l'âge l'affaiblit, brbyisan lui succède. TA.NCRÉDE. Orbassan! l'ennemi, l'oppresseur de Tancreae.
Ami, quel est le bruit répandu dans ces lieux?
Ah! parle, est-il bien vrai que cet audacieux
D'un père trop facile ait surpris la faiblesse,
Que de son alliance il ait eu la promesse,
Que sur Aménaïde il uit levé les yeux,
Qu'il ait osé prétendre à s'unir avec elle? ALUAMON. Hier confusément j'en appris la nouvelle.
Pour moi, loin de la ville, établi dansée fort
Où je vous ai reçu, grâce à mon heureux sort,
A mon poste attache, j'aNOuerai que j'ignore
Ce qu'on a fait depuis dans ces murs que j'abhorre ;
On vous V persécute, ils sont affreux pour moi. TANcnÈDE. Cher ami, tout mon cœur s'abandonne à ta foi;
Cours chez Aménaïde, et parais devant elle ;
Dis-lui qu'un inconnu^ brûlant du plus beau zelo
Pour l'honneur de son sang, pour son auguste nom.
Pour les prospérités de sa noble maison,
Attaché des l'enfance à sa mère, à sa race.
D'un entrelien secret lui demande la grâce. ALDAMON. Seigneur, danssa maison j'eusioujoursquelqueaccès;
On y voit avec joie, on accueille, on honore Tous ceux qu'à votre nom le zèle attache encore. Plût au ciel qu'on eût vu le pur sang des Français Uni dans la Sicile au noble sang d' Argire ! Quel que soit le dessein, seigneur, qui vous inspire, Puisque vous m'envoyez, je réponds du succès. 1 SCÈNE n. — Tancrède, ses Écuvers, an fond.
TANCRÈDE. Il sera favorable; et ce ciel qui me guide, Ce ciel qui me raraèus aux pieds d' Aménaïde, Et qui dans tous les temps accorda sa faveur Au véritable amour, au véritable honneur. Ce ciel qui m'a conduit dans les tentes du Maure, Parmi mes ennemis soutient ma cause encore. Aménaïde m'aime, et son cœur me répond Que le mien dans ces lieux ne peut craindre un eJTront, Loin du camp des Césars, et loin de l'Ulyrie, Je viens enfin pour elle au sein de ma patrie, De ma patrie ingrate, et qui, dans raoa malheur,
Après Aménaïde est si chère à mon cœur ! J'arrive : un autre ici l'obtiendrait de son pèro ! Et sa fille à ce point aurait pu me trahir ! Quel est cet Orbas^an ? quel est ce téméraire? yuels sont donc les exploits dont il doit s'applaudir? (Ju'a-t-il fait de si grand qui le puisse enhardir • A demander un prix qu'on doit à la vaillance; Qui des plus ç;rarids héros serait la récompense Qui m'appartient du moins parles droits de l'amour. Avant de me l'ôter, il m'ôtera le jour. Après mon trépas même elle serait fidèle. L'oppresseur de mon sang ne peut régner sur elle. Oui, ton cœur m'est connu, je n'en redoute rien. Ma chère Aménaïde, il est tel que le mien, Incapable d'effroi, de crainte, et d'inconstance.