SCÈNE IL — Arons, Messala
ARONS. Eh bien ! qu'avez-vous fait ?
Avez-vous de Titus fléchi le fier courage?
Dans le parti des rois pensez-vous qu'il s'engag MESSALA. Je vous l'avais prédit : l'inflexible Titus
Aime trop sa patrie, et tient trop de Brutus.
Il se plaint du sénat, il brûle pour TuIIie;
L'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie.
Le feu de son jeune âge et de ses passions.
Semblaient ouvrir son âme à mes séductions.
Cependant, qui l'eût cru? la liberté l'emporte!
Son amour est au comble, et Rome est la plus forte,
j'ai tenté par degrés d'effacer cette horreur
Que pour le nom de roi Rome imprime en son cœur
En vain j'ai combattu ce préjugé sévère;
Le seul nom des Tarquins irritait sa colère;
De son entretien même il m'a soudain privé;
Et je hasardais trop, si j'avais achevé. ARONS. Ainsi de le fléchir Messala désespère. MESSALA, j'ai trouvé moins d'obstacle à vous donner son frcrc ,
Et j'ai du moins séduit un des fils de Brutus, ARONS, Quoi! vous auriez déjà gagné Tibérinus?
Par quels ressorts secrets, par quelle heureuse intrigue? MESSALA. Son ambition seule a fait toute ma brigue.
Avec un œil jaloux il voit, depuis longtemps.
De son l'rèrc et de lui les honneurs diitéronls ;
Ces drapeaux suspendus à ces voûtes fatales,
Ces festons de lauriers, ces pompes Iriouiphales,
Tous les c(X!iirs des Romains cl celui do Brutus
Dans ces solciuiités volant devant Titus, •
Sont pour lui des affronts qui, dans son âme aitrrio, EchiiufTent le poison de sa secrète envie. Et cependant Titus, sans haine et sans courroux, Trop au-dessus de lui pour en ôlre jaloux, Lui tond encor la main de son char do victoire, lît semble en l'embrassant l'accabler de sa gloire. J'ai saisi ces moments; j'ai su peindre à ses yeux Dans une cour brillante un rang plus glorieux; J'ai pressé, j'ai promis, au nom de Tarquin mémo. Tous les honneurs de Rome après le rang suprême Je l'ai vu s'éblouir, je l'ai vu s'ébranler; Il est à vous, Seigneur, et cherche à vous parler.
ARONS. Pourra-t-il nous livrer la porte Ouirinale/
MBssALA. Titus seul y commande, et sa vertu fatale N'a que trop arrêté le cours de vos destins ; C'est un dieu qui préside au salut des Romains. Gardez de hasarder cette attaque soudaine. Sûre avec son appui, sans lui trop incertaine.
AnoNs. Mais si du consulat il a brigué l'honneur, Pourrait-il dédaigner la suprême grandeur. Et Tullie, et le trône, offerts à son courage?
MESSALA. Le trône est un affront à sa vertu sauvage.
ABO.NS. Mais il aime Tullie.
MESSALA. Il l'adore^ Seigneur, Il l'aime d'autant plus qu'il combat son ardeur. Il brûle pour la fille en détestant le père; Il craint de lui parler, il gémit de se taire; Il la cherche, il la fuit, il dévore ses pleurs; Et de l'amour encore il n'a que les fureurs. Dans l'agitation d'un si cruel orage.
Un moment quelquefois renverse un grand courage. Je sais quel est Titus : ardent, impétueux. S'il se rend, il ira plus loin que je ne veux. La fière ambition qu'il renferme dans l'ame Au flambeau de l'amour peut rallumer sa flamme. Avec plaisir sans doute il verrait à ses pieds Des sénateurs tremblants les fronts humilies : Mais je vous tromperais, si j'osais vous promettre Qu'à cet amour fatal il veuille se soumettre. Je peux parler encore, et je vais aujourd'hui.,.
ARONs. Puisqu'il est amoureux, je compte encor sur lui. Un regard de Tullie, un seul mot de sa bouche Peut plus pour amollir cette vertu farouche Que les subtils détours et tout lart séducteur D'un chef de conjurés et d'un ambassadeur. N'espérons des humains rien que par leur faiblesse. L'ambition de l'un, de l'autre la tendresse. Voilà les conjurés qui serviront mon roi; C'est d'eux que j'attends tout : ils sont plus forts que moi, {Tullie entre. Messaia se retire.)