ACTE l^REMIER
SCÈNE I. — Le sfRE de Coucy, Adélaïde. COUCY. Digne sang de Guesclin, vous qu on voit aujourd'hui Le charme des Français, dont il était l'appui, Soullioz qu'en arrivant dans ce séjour d'alarmes, Je dérobe un moment au tumulte des armes :
Ecoulcz-nioi. Voyez d'un œil mieux cclairci Les desseins, la conduite^ et le cœur de Coucy, Et que \otre vertu cesse de inéconn allie i;àiiied'un vrai soldat, digne de vous pi-ut-ètre.
ADKLAïuK. Je sais (luel estCoucv : sa noble iuiogrité Sur ses lèvres toujours place ia vérité. Quoi que vous m'annonciez, je vous croirai sans peine.
coicY. Sachez que si ma foi dans Lille me ramène^ vSi, du duc de Vendôme embrassant le parti, Mon zcle en sa faveur ne s'est pas démenti. Je n'approuvai jamais la faîale alliance Qui l'unit aux Anglais, et l'enlevé à la France ; Mais dansées temps aff eux de discorde et d horreur. Je n'ai d'autre parti que celui de mon cœur. Non que pour ce héros, mon âme prévenue Prétende à ses défauts fermer toujours ma vue; Je ne m'aveugle pas : je vois, avec douleur, De ses emportements l'indiscrèie chaleur; Je vois que de ses sens l'mipélueuse i\ resse L'abandonne aux excès dune ardente jeunesse; Et ce torrent fougueux, que j'arrête avec soi u, Trop souvent me l'arrache, et lemporle trop loin. Il est né violent, non moins que magnanime; Tendre, mais emporté, mais cat^able d'un crime. Du sang qui le forma je connais les ardeurs; Toutes les passions sont en lui des fureurs : Mais il a des vertus qui rachètent ses vices. Et qui saurait, madame, où placer ses ser\ ices, S'il ne nous fallait suivre et ne chérir jamais Que des cœurs sans laiblesse et des princes parfaits? Tout mon sang esta lui; mais enfin celle épée, Dans celui des Français a regret s'est trempée; Ce fils de Charles six...
ADÉLAÏDE. Osez-le nommer roi; Il l'est, il le mérite.
coucv. Il ne l'e^ pas pour moi.
Je voudrais, il est vrai, lui perler mon hommage : Tous mes vœux sont pour lui; mais iamilie m engage Mon bras est à A'endôme, et ne peut aujouru hui Ni servir, ni traiter, ni changer, qu'avec lui. Le malheur de nos temps, nos discordes sinistres, Charles qui s'abandonne à d'indignes ministres, Dans ce cruel parti tout l'a précipité; Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté. J'ai souvent, de son cœur aigrissant les blessures, Révolté sa fierté par des vérités dures : Vous seule à votre roi le pourriez rappeler, Madame, et c'est de quoi je cherche a vous parler. J'aspirai jusqu'à vous avant qu'aux murs de Lille Vendôme, trop heureux, sousdonnàl cet asile; Je crus que vous pouviez, approuvant mon dessein, Accepter saps mépris mon hommage et ma main ; Que je pouvais unir, sans une aveugle audace, Les lauriers de Guesclin aux lauriers de ma race. La gloire le voulait, et peu '-être l'amour, Plus puissant w, plus doux l'ordonnait à son tour : Mais à de plus beaux nœuds je vous vois destinéo, La gueire dans Cambrai vous avait amenée Parmi les flols d'un peuple a soi-même livré,
Sans raison, sans j,\isUce, cl de sang enivré. , Un ramas de mutins, troupe indigne de vivre, Vous méconnut assez pour oser vous poursuivre. Vendôme vint, parut, eV son heureux secours Punit leur insolence el stiuva vos beaux jours. Quel Français, quel mottel eût pu moins entreprendre: Et qui n'aurait brigué l'honneur de vous défendre; La guerre en d'autres li.fîux égarait ma valeur ; Vendôme vous sauva/Vendôme eut ce bonlieur; La gloire en est à lui, qu'il en ait le salaire : Il a par trop de droits mérité de vous plaire ; j
Il est prince, il est jeune, il est votre vengeqr, Ses bienfaits et son nom, tout parle en sa faveur; La j nstice et l'amour vous pressent de vous rendr^ : Je n'ai rien fait pour vous, je n'aj rien à prétendre; ^ Je me tais. . . mais sachez que pour vous mériter, A tout autre qu'à lui j'irais vous disputer ;^ Je céderais à peine aux enfants des rois merne : Mais Vendôme est mon chef, il vous adore, Tl m aime; Coucy, ni vertueux, ni superbe à demi, Aurait bravé le prince, et cède à son ami. Je fais plus ; de mes sens maîtrisant la faiblesse^ J'ose de mon rival appuyer la tendresse, Vous montrer votre gloire, et ce que vous devez Au héros qui vous sert, et par qui vous vivez. Je verrai d'un œil sec et i'un cœur sans envie Cet hymen qui pouvait empoisonner ma vie. Je réunis pour vous mon service et mes vœux; Ce bras qui fut à lui combattra pour tous deux Voilà mes sentiments. Si je me sacrifie, L'amitié me l'ordonne, et surtout la patrie. Songez que si l'hymen vous range sous sa loi. Si ce prince est à vous, il est à votre roi. ADÉLA'iDE. Qu'avec étonnement, seigneur, je vous contemple! Que vous donnez au monde un rare et grand exemple! Quoi ! ce cœur (je le crois sans feinte et sans détour) Connaît l'amitié seule et peut braver l'amour! Il faut vous admirer quand on sait vous connaître; ■Vous servez votre ami; vous servirez mon naaître. Un cœur si généreux doit penser comme moi : Tous ceux de votre sang sont l'appui-deleur roi. Eh bien! de vos vertus je demande une grâce. coucY. "Vos ordres sont sacrés : que faut-il que je fasse ? ADÉLA'iDE. Vos conseils généreux me pressent d'accepter Ce rang dont un grand prince a daigné me flatter. Je n'oublierai jamaife combien son choix m'honore : J'en vois toute la gloire; et quand je songe encore Qu'avant qu'il fût épris de cet ardent amour 11 daigna me sauver et l'honneur et le jour. Tout ennemi qu'il est de son roi légitime. Tout vengeur des Anglais, tout prolecteur du crime, Accablée a ses yeux du poids de ses bienfaits, Je crains de l'affliger^ seigneur, et je me tais. Mais malgré son service et ma reconnaissance, 11 faut par des refus répondre à sa constance; Sa passion m'afflige : il est dur a mon cœur. Pour prix de tant de soins, de causer son malheur. A ce prince, à moi-i.'éme épargnez cet outrage; Seigneur, vous pouvez tout sur ce jeune courage.
Ponvont on vous a vu, par vos consfiils priulenls, Modorer do son cœlir les transports turbulents. Daignez débarrasser ma vie et ma fortune • De ces nœuds trop brillants, dont l't'clat niimpoitupe, De plus fières beautés, «k plus tlio;ne3 appas Briiiueront sa tendresse où je ne prétends pas.. D'ailleurs, quel appareil, quoi temps pour rtiyn^éqéel Des armes de mon roi Lille est environnée; J'entends de tous côtés les danseurs des^old^ts, Et les sons de la guerre, et les cris du trépas. La terreur me consume, et votre prince ignore • Si Nemours... si son frère, hélas! respire encore. Ce frère qu'il aima... ce vertueux Nemours.., On disait que la parquo avait tranché ses jours; Que la France en aurait une douleur rnortelh; ! Seigneur, au sang des rois il fut toujours fidèle. S'il est vrai que sa mort... Excusez mes ennuis, Mon amour pour mes rois, et le trouble où je suis.
corcY. Vous pouvez l'expliquer au prince qui vous ainje Et de tous vos secrets l'entreienir vous-même . - 11 va venir, madame ; et peut-être vos vœux.,..
ADELAÏDE. Ah, Coucy ! prévenez le malheur de tous deux. Si vous aimez ce prince, et si, dans mes alarmes, Avec quelque pitié vous regardez mes larmes, Sauvez-le, sauvez-moi de ce triste embarras; Daignez tourner ailleurs ses desseins et ses pas; Pleurante et désolée, empêchez qu'il me voie.
coucY. Je plains celte douleur où votre àme est en proie j £t, loin de la gêner d'un regard curieux. Je baisse devant elle un œil-respectueux : Mais, quel que soit l'ennui dont votre cqeur soupire. Je vous ai déjà dit ce que j'ai dii vous dire ; Je ne puis rien de plus : je prince est soupçonneux, Je lui serais suspect en expliquant vqs vœux ; Je sais à quel excès irait sa jalousie. Quel poison mes discours répandraient sur sa vie ; Je vous perdrais peut-être; et mon soin dangereux, Madame, avec un mot, ferait trois malheureux. Vous, à vos intérêts rendez vous moins contraire; Pesez sans passion l'honneur qu'il veut vous faire. Moi, libre entre vous deux, soutïrez que, dès ce jour Oubliant à jamais le langage d'amour, Tout entier à la guerre, ei, maître de mon âme. J'abandonne à leur sort et vos vœux et sa Qammo. Je crains de l'affliger, je crains de vous trahir, Et ce n'est qu'aux combats que je dois le servir. Laissez-moi d'un soldat garder le caractère, Madame ; et puisque enfin la France vous est chère. Rendez-lui ce héros qui serait son appui : Je vous laisse y penser, et je cours près de lui Adieu, Madame.