SCENE II. — Adéîlaide, Nemours
i^ÉLAiOE. Le ciel vous rend à mon âme attendrie;
En veillant sur vos jours il conserva ma vie.
Je vous revois, cher prince, et mon cœur empressé...
Juste ciel! quels regards et quel accueil glacé! NEMOURS. L'intérêt qu'à mes jours vos bontés daignent prendre
Est d'un cœur généreux; mais il doit me surprendre.
Vous aviez en effet besoin de mon trépas :
Mon rival plus tranquille eût passé dans vos bras;
Libre dans vos amours et sans inquiétude.
Vous jouiriez en paix de votre ingratitude ;
El les remords honteux qu'elle traîne après soi,
S'il peut vous en rester, périssaient avec moi. ADÉLAÏDE. Hélas! que dites-vous? uuelle fureur subite... NEMOURS. Non, votre changement n'est pas ce qui m'irrite. ADÉLAÏDE. Mon changement? Nemours !
NEMOURS. A vous seule asservi.
Je vous aimai trop bien pour n'être point trahi ; ^
C'est le sort des amants et ma honte est commune :
Mais que vous insultiez vous-même à ma fortune !
Qu'en ces murs, où vos yeux ont vu couler mon sang,
Vous acceptiez la main qui m'a percé le flanc.
Et que vous osiez joindre à l'horreur qui m'accable
D'une fausse pitié l'affront insupportable!
Qu'à mes yeux...
ADÉLAÏDE. Ah! plutôt donnez-moi le trépas;
Immolez votre amante, et ne l'accusez pas.
Mon cœur n'est point armé contre votre colère.
Cruel, et vos soupçons manquaient à ma misère.
Ah ! Nemours, de quels maux nos jours empoisonnés... NEMOURSi. Vous me plaignez, cruelle, et vous m'abandonnez I ADÉLAÏDE. Je vous pardonne, hélas ! cette fureur extrême,
Tout, jusqu'à vos soupçons: jugez si je vous aime. NEMOURS. Vous m'aimeriez? qui, vous? et Vendôme à l'instant
Entoure de flambeaux l'autel qui vous attend ;
Lui-même il m'a vanté sa gloire et sa conquête.
Le barbare! il m'invite à cette horrible fête!
Que plutôt...
AT)Kr.WDE. Ah! cruel, me faut-il employer
Le.-î moments de vous voir à me juslifier?
Voire frère, il est vrai, persécute ma vie,
Et par lin fol amour, et par sa jalousie,
Et par l'emportement dont je crains les effets.
Et, le dirai-je encor, seigneur? par ses bienfaits.
J'atteste ici le ciel, témoin de ma conduite...
Mais pourquoi l'attester? Nemours, suis-je réduite,
Pour vous persuader de si vrais sentiments,
Au secours inutile et honteux des serments?
Non, non ; vous connaissez le cœur d'Adélaïde ;
C'est vous qui conduisez ce cœur faible et timide. NEMOURS. Mais mon frère vous aime?
ADÉLAÏDE. Ah! n'en redoutez rien.
NEMOURS. Il sauva vos beaux jours!
ADÉLAÏDE. Il sauva volre bien !
Dans Cambrai, je l'avoue, il daigna me défendre;
Au roi que nous servons, il promit de me rendre ;
Et mou cœur se plaisait, trompé par mon amour,
Puisqu'il est votre frère, à lui devoir le jour.
J'ai répondu, seigneur, à sa flamme funeste
Par un refus constant, mais tranquille et modeste.
Et mêlé du respect que je devrai toujours
A mon libérateur, au frère de Nemours :
Mais mon respect l'enflamme et mon refus l'irrite;
J'anime, en l'évitant, l'ardeur de sa poursuite;
Tout doit, si je l'en crois, cédera son pouvoir;
Lui plaire est ma grandeur, l'aimer est mon devoir.
Qu'il est loin, juste Dieu! de penser que ma vie.
Que mon âme à la vôtre est pour jamais unie,
Que vous causez les pleurs dont mes yeux sont chargéfî,
Que mon cœur vous adore, et que vous m'outragez!
Oui, vous êtes tous deux formés pour mon supplice,
Lui, par sa passion ; vous, par votre injustice.
Vous, Nemours, vous, ingrat, que je vois aujourd'hui
Moins amoureux peut-être, et plus cruel que lui. ^EM0uus. C'en est trop... pardonnez... voyez mon âme on proie
A l'amour, aux remords, à l'excès de ma joie. «Digne et charmant objet d'amour et de douleur,
Ce'jour infortuné, ce jour fait mon bonheur.
Glorieux, satisfait, dans un sort si contraire.
Tout captif que je suis, j'ai pitié de mon frère :
Il est le seul à plaindre avec votre courroux,
Et je suis son vainqueur étant aimé devons.