‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 71 sur 284 · SCÈNE HL — Zamore, Américains · texte numérisé non relu

SCÈNE HL — Zamore, Américains

ZAMORE. Des cieux enlin sur moi la bonté se déclare:

Je trouve un homme juste en ce séjour barbare. Alvarez Cbt un dieu qui, parmi ces pervers, Descend pour adoucir les mœurs de l'univers. Ila,dil-il, on fils; ce fils sera mon frère: Qu'il soit digne, s'il peut, d'un si vertuoux père! Ojour, ô doux espoir à mon cœur éperdu ! Montèze, après trois ans, tu vas m'êlre rendu! AIzire, chère Alzire, ô toi, que j'ai servie : Toi, pour qui j'ai tout fait; toi, ï âme de ma vie; Serais-tu dans ces lieux? hélas ! me gardes-tu Cette fidélité, la première vertu ?

Un cœur infortuné n'est point sans défiance.... Mais quel autre vieillard à mes regards s'avance?

SCciNE IV. — Montèze, Zamoise, AaiÉaicAiN.s.

ZAMORE. Cher Montèze, est-ce toi que je tiens dans mi'S bias: Revois ton cher Zamore échappé du trépas^ (Jui du sein du tombeau renaît pour le défendre ; Revois ton tendre ami, ton allié, ton gendre. Alzire est-elle ici? parle,, quel est son sort? Achève de me rendre ou la vie ou la mort.

MONTÈZE. Cacique malheureux! sur le bruit de ta perle, Aux plus tendres regrets notre âme était ouverte : Nous te redemandions a nos cruels destins, Autour d'un vain tombeau que t'ont dressé nos mains : Tu vis; puisse le ciel te rendre un sort tranquille! Puisse tous nos malheurs finir dans cet asile ! Zamore, ah! quel dessein t'a conduit en ces lieux?

ZAMORE. La soif de me venger, toi, ta fille, et mes dieux.

MONTÈZE. Que dis-tu?

ZAMORE. Souviens-toi du jour épouvantable Où ce fier Espagnol, terrible, invulnérable. Renversa, détruisit, jusqu'en leurs fondements, Ces murs que du soleil onlbàtis les enfants (Ij; Gusman était son nom. Le destin qui m'opprime Ne m'apprit rien de lui que son nom et son crirno. Ce nom, mon cher Montèze, à mon cœur si fatal. Du pillage et du meurtre était l aifreux signal : A ce nom, de mes bras on arracha ta tille ; Dans un vil esclavage on traîna ta famille; On démolit ce temple^ et ces autels chéris Où nos dieux m'attendaient pour me nommer ton fils , On me traîna vers lui : dirai-je à quel supplice, A quels maux me livra sa barbare avarice Pour m'arracher ces biens par lui déifié? , Idoles de son peuple, et que je foule aux pieds? Je fus laissé mourant au milieu des tortures. Le temps ne peut jamais affaiblir les injures: Je \iens après trois ans d'aïsembler des amis, Dans leur commune haine avec nous affermis; Ils sont dans nos forets, et leur foule héro'ique Vient périr sous ces murs, ou venger l'Amérique, MONTÈZE. Je te plains; mais, hélas! ou vas-tu l'emporter? Ne cherche point la mort qui voulait l'éviter.

(1 ) Les Péruviens, qui avaient leurs fables comrae les peuples de notre continent, croyaient queJeur premier inca, qui bâtit Gusco, était fils du sol(»»l.

lie poiucnt t06 ami?, el leurs armes fragiles,

Des habitants des eaux dépouilles inutiles,^

Ces marbres impuissants en Siibies façonnés,

Ces soldats presque nus et mal disciplinés,

Contre ces fiers géants, ces tyrans de la terre,

De fer étincelanls, armés de leur tonnerre,

Qui s'élancent sur nous, aussi prompts que les vent»,

Sur des monstres guerriers pour eux obéissants?

L'univers a cédé: cédons, mon cher Zamore. 2AM0RF.. Moi fléchir, moi ramper, lorsque je vis encore I

Ah ! MoiUéze, crois-moi, ces foudres, ces éclairs ;

Ce fer dont nos tyrans sont armés et couverts,

Ces rapides coursiers qui sous eux font la guerre,

Pouvaient à leur abord épouvanter la terre :

Je les vois d'un œil fixe, et leur ose insulter;

Pour les vaincre, il suffit de ne rien redouter :

Leur nouveauté, qui seule a fait ce monde esclave,

Subjugue qui la craint, et cède à qui la brave.

L'or, ce poison brillant qui naît dans nos climats,

Attire ici l'Europe, et ne nous défend pas :

Le fer manque à nos mains; lescieux, pour nous avares,

Ont. fait ce don funeste à des mains plus barbares :

Muis pour venger enfin nos peuples abattus.

Le ciel, au lieu de fer, nous donna des vertus.

Je combats pour Alzire, et je vaincrai pour elle. MONTÈZE. Le ciel est contre toi ; calme un frivole ^éle :

Les temps sont trop changés.

ZAMORE, Que peux-tu dire, hélas!

Les temps sont-ils changés, si ton cœur ne l'est pas.

Si ta fille est fidèle à ses vœux, à sa gloire,

Si Zamore est présent encore à sa mémoire?

Tu détournes les yeux, tu pleures, tu gémis ! MOMÈZE. Zamore infortuné!

^ ZAMORE. Ne suis-Je plus son fils ?

Nos tyrans ont flétri ton âme magnanime;

Sur le bord de la tombe ils t'oni appris le crime itfONTÈzE. Je ne suis point coupable, et tous ces conquérants,

Ainsi que lu le crois, ne sont point des tyrans.

Il en est que le ciel guida dans cet empire.

Moins pour nous conquérir qu'afin de nous instruire ;

Qui nous ont apporté de nouvelles vertus.

Des secrets immortels, et des arts inconnus,

La science de l'homme, un grand exem-ple à suivre,

Enfin, l'art d'être heureux, de penser, et de vivre. ZAMORE. Que dis-tu ? quelle horreur ta bouche ose avouer !

Alzire est leur esclave, et tu peux les louer! MONTÈZE. Elle n'est point esclave.

ZAMORE. Ah , Montèze? ah, mon pé^c '

Pardonne à mes malheurs, pardonne à ma colère.

Songe qu'elle est à moi par des nœuds éternels;

Oui, lu me l'as promise aux pieds des immortels ;

Ils ont reçu sa foi : son cœur n'est point parjure. MONxÈZE. N'atteste pointées dieux, enfants de l'imposture,

Ces fantômes alTreux, que je ne (tonnais plus ;

Sous le Dieu que j'adore ils sont tous abattus ZAMORE. Quoi, ta religion? quoi, la U)i de nos pères? MONTÈZE. J'ai connu son néant, j'ai quitté ses chimères.

Puisse le Dieu di^s dieux, dans ce monde ignoré

ildiufttBterson être a Ion c ur éclairé!

Puls«es-tu mieux connallre, ô mallienreiix Zamcre

Les \('rtiis de l'Europe, et le Dieu qu'elle adore ! lAMORE. Quelles vertus ! Cruel , les tyrans de ces lieux

T'ont fait esclave en lout, t'ont arraché tes dieux.

'J u les as donc trahis pour trahir (a promesse?

AIzire a-t-elle encore imité ta faiblesse?

Garde-loi...

MONTÈZE. Va, mon cœur ne se reproche rien :

Je dois bénir mon sort, et pleurer sur le tien. ZAM0HE. Si tu trahis ta foi, tu dois pleurer, sans doute.

Prends pitié des tourments que ton crime me coûte; '

Prends pitié de ce cœur, enivré tour-à-tour

De zèle pour mes dieux, de vengeance et d'amour.

Je cherche ici Gusman ; j'y vole pour AIzire;

Viens, conduis-moi vers elle, et qu'à ses pieds j'expire ;

Ne me dérobe point le bonheur de la voir :

Crains de porter Zamore au dernier désespoir :

Reprends un cœur humain, que ta verlu bannie... SCÈNE V. — MoNTÈZE, Zamore, Américains, Gardes. CN GARDE, à Monièze. Seigneur on vous attend pour la cérémonie jaoMÈZE. Je vous suis.

ZAMORE. Ah! cruel, je ne te quitte pas.

Quelle est donc celte pompe où s'adresse tes pas ?

Montèze...

MONTÈZE, Adieu crois-moi^ fuis de ce lieu funeste. ZAMORE. Dûlm'accabler ici la colère céleste.

Je te suivrai.

MONTÈZE. Pardonne à mes soins paternels. Aux gardes. Gardes, empêchez-les de me suivre aux autels,

Des païens, élevés dans des lois étrangères,

Pourraient de nos chrétiens profaner les mystères :

Il ne m'appartient pas de vous donner des lois,

SJais Guiraan vous l'ordonne, et parle par ma voix. SCÈNE "VI. — Zamore, Américains.

ZASiORE. Qu'ai-je entendu? Gusman! ô trahison! orage!

O comble des forfaits! lâche et dernier outrage!

Il servirait Gusman ! l'ai-jebien entendu?

Dans l'univers entier n'est-il plus de verlu?

AIzire, AIzire aussi sera-t-elle coupable?

Aura-t-elle sucé ce poison détestable,

Apporté parmi nous par ces persécuteurs

Qui poursuivent nos jours, et corrompent nos mœurs?

Gusman est donc ici? que résoudre, et que faire? UN AMÉRICAIN. J'ose Ici te donner un conseil salutaire.

Celui qui t'a sauvé, ce vieillard vertueux^

Bientôt avec son ûls va paraître à tes yeux.

Aux portes de la ville obtiens qu'on nous conduise:

Sortons, allons tenter notre illustre entreprise;

Allons tout préparer contre nos ennemis.

Et surtout n'épargnons qu'Alvarez et son fils

J'ai vu de ces remparts l'étrangère structure :

Cet art nouveau pour nous, vainqueur de la nature.

Ces angles, ces fossés, ces hardis boulevarls,

Ces tonnerres d'airain, grondant sur les remparts :

Ces pièges de la guerre, où la mort se présente,

Tout étonnants qu'ils sont, n'ont rien qui m'épouvante.

Hélas ! nos citoyens, enchaînés en ces lieux,

Servent à cimenter cet asile odieux;

TUÉATRE DB VOLT, <y

Ils dressent d'une main dans les fers avilie. Ce siège de Torgoeil et de la tyrannie. Mais, crois-moi, dans l'instant qu'ils verront leurs vengeurs. Leurs mains vont se lever sur leurs persécuteurs; Eux-mêmes ils détruiront cet effroyable ouvrage, Tastrument de leur honte et de leur esclavage. Nos soldats, nos amis, dans ces fossés sanglants, Vont te faire un chemin sur leurs corps expirants. Parlons, et revenons sur ces coupables têtes Tourner ces traits de feu, ce fer, et ces tempêtes, Ce salpêtre enflammé qui d'abord à nos yeux Parut un feu sacré lancé des mains des dieux. Connaissons, renversons cette horrible puissance. Que l'orgueil trop longtemps fonda sur i'ignorance, zajMoue. Illustres malheureux, que j'aime avoir vos cœurs Embrasser mes desseins, et sentir mes fureurs! Puissions-nous de Gusman punir la barbarie! Que son sang satisfasse au sang de ma patrie! Tri-te divinité des mortels offensés, Vengeance, arme nos mains: qu'il meure^ et c'est assez : Qui! meure... mais, hélas! plus malheureux que braves, Nous parlons de punir, et nous sommes esclaves. De notre sort affreux le joug s'appesantit ; Alvarez disparaît, Monteze nous trahit.

Ce que j'aime est peut-être en des mains que j'abhorre • Je n'ai d'autre douceur que d'en douter encore. Mes amis, quels accents remplissent ce séjour? Ces flambeaux allumés ont redoublé le jour, 'entends l'airain tonnant de ce peuple barbare. Quelle fête, ou quel crime est-ce donc qu'il prépare? Voyons si de ces lieux on peut au moins sortir, Si je puis vous sauver, ou s'il nous faut périr.

Page 1