‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 74 sur 284 · SCÈNE m. — Alzire, É.mire, CKPii.WE · texte numérisé non relu

SCÈNE m. — Alzire, É.mire, CKPii.WE

cÉPHANE. Madame, uii des captifs qui, dans celte journée. N'ont dû leur liberlé qu'à ce grand hvménée, A \os pieds en secret demande à se jeter.

ALZIRE. Ah! qu'avec assurance il peut se présenter! Sur lui^ sur ses amis, mon âme est attendrie : Ils sont chers à mes yeux, j'aime en eus la pairie. Mais quoi ! faut-il qu'un seul demande à me parler?

cÉPHANE. Il a quelques secrets qu'il veut vous révéler. C'est ce môme guerrier d^nt la main tutélaire De Gusman, votre époux, sauva, dit-on, le père.

ÉMiRE. Il vous cherchait, madame, et Montèze en ces lieux Par des ordres secrets le cachait à vos yeux. Dans un sombre chagrin, son âme enveloppée Semblait d'un grand dessein profondément frappée.

CÉPUANE. On lisait sur son front le tro'ible et les douleurs : Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs ; là l'on connaît assez, par ses plaintes secrètes Qu'il ignore et le rang et l'éclat ou vous êtes. '

ALziRt:. uuel éclat, chère Emire ! et quel indigne ran»» Ce héros malheureux peut-être est de mon san» • °^ De ma famille au moins il a vu la puissance ; ° ' Peut-être de Zamore il a\ail connaissance. Qui sait si de sa perle il ne fut pas téaioin ? Il vient pour m'en parler. Ah ! quel funeste soin ! ha VOIX redoublera les tourments que j'endure • Il va percer mon cœur et rouvrir ma blessure ' Mais n'importe, qu'il vienne. Un mouvement confus b empare malgré moi de mes sens éperdus. Hélas! dans ce palais arrosé de mes larmes, Je n'ai point encore eu de moments sans alarmes. SCENE IV. — Alzire, Zamore, émire.

ZAMORE. M'est-elle enfin rendue? Est-ce elle queie vois?

ALZIHE C:cl : ic.'s étaient ses traits, sa démarche, sa voix. tlle tombe entre les bras de sa confideide.

Zamoreî... Je succombe; à peine je respire. 5EAM0RE. Reconnais ton amant.

ALziRE. Zamore aux pieds d'Alzire!

Est-ce une illusion?

ZAMORE. Non : je revis pour toi ;

Je réclame à tes pieds tes serments et ta foi.

O moitié de moi-même ! idole de mon ame !

Toi qu'un amour si tendre assurait à ma flamme,

Qu'as-tu fait des saints nœuds qui nous ont enchaînés? jiLziRE. 0 jour ! ô doux moments d'horreur empoisonnés !

Cher et fatal objet de douleur et de joie !

Ah ! Zamore^ en quel temps faiit-il que je te voie ?

Chaque mot dans mon cœur enfonce le poignard. ZAMORE. Tu gémis, et me vois!

ALZIRE. Je t'ai revu trop tard, ZAMORE. Le bruit de mon trépas a dû remplir le monde ;

J'ai traîné loin de toi ma course vagabonde.

Depuis que ces biigands, t'arrachantà mes bras,

M'enlevèrent mes oieux, mon trône, et tes appas.

Sais-tu que ce Gusman, ce deslructeur sauvage,

Par des tourments sans nombre éprouva ton courage

Sais-tu que ton amant, à ton lit destiné,

Chère Alzire, aux bourreaux se vit abandonné'/

Tu frémis; tu ressens le courroux qui m'enflamme.

L'horreur de cette injure a passé dans ton ame.

Un Dieu, sans doute, un dieu qui préside à l'amour.

Dans le sein du trépas ne conserva le jour.

Tu n'as point démenti ce grand dieu qui me guide;

Tu n'es point devenue Espagnole et perfide.

On dit que ce Gusman respire dans ces lieux ;

Je venais t' arracher à ce monstre odieux.

Tu m'aimes : vengeons-nous ; livre-moi la victime. ALZIRE. Oui, tu dois te venger, tu dois punir le crime;

Frappe.

ZAMORE. Que me dis-tu? Quoi, tes vœux! quoi, ta foi! ALZIRE, Frappe , je suis indigne et du jour et de toi. ZAMORE. Ah! Montèze ! ah! cruel! mon cœur n'a pu te croire. ALZIRE. A-t-il osé t'apprendre une action si noirci^

Sais-tu pour quel époux j'ai pu t'abandonnerP ZAMORE. Non, mais parle . aujourd'hui rien ne peut m'élonuor. ALZIRE. Eh bien ! vois donc l'abîme où le sort nous engjgo ;

Vois le comble du crime ainsi que de l'outrage. ZAMORE. Alzire!

ALZIRE. Ce Gusman...

ZAMORE. Grand dieu !

ALZIRE. Ton assassin,

■Vient en ce même instant de recevoir ma main. ZAMORE. Lui?

ALZIRE. Mon père, Alvarez, ont trompé ma jeunesse;

Ils ont à cet hymen entraîné ma faiblesse.

Ta criminelle amante aux autels des chrétiens

Vient, presque sous tes yeux, de former ces liens.

J'ai tout quitté, mes dieux, mon amant, ma patrie :

Au nom de 'ous les trois arrache-moi la vie;

Voilà mon cœur, il vole au-devant de tes coups, ZAMoii'i. Alzire, est-il bien vrai? Gusman est ton époux! AÎ.ZIU-B. Je pourrais t'allégucr, pour affaiblir mon crime,

De mon père sur moi le pouvoir légitime,

L'errçur où nous étions, mes regrets, mes combats,

Les pleurs que j'ai trois ans donnés à ton trépas ;

Que, des chrétiens vainqueurs, esclave iuforiunéo,

La douleur de ta perle à leur Dieu m'a donnée;

Que je l'aimai toujours, que mon corps éperdu

A dclcslé les dieux, qui t'ont mal défendu :

Mais je ne cherche point, je ne veux point d'excuse;

Il n'en est point pour moi, lorsque l'amour m'accuse.

Tu vis, il me suffit. Je t'ai manqué de foi;

Tranche mes jours affreux, qui ne sont plus pour toi.

Quoi! tu ne me vois point d'un œil impitoyable? ZAMORE. Non, si je suis aimé, non, lu n'es point coupable :

Puis-je encor me Uatler de régner dans Ion cœur? ALziRE. Quand Monléze, Alvarez, peut-êlre un Dieu vengeur.

Nos chrétiens, ma faiblesse, au temple m'ont conduite,

Sûre de ion irépas, à cet hymen réduile,

Knchainée à Gusman par des nœuds éternels,

.l'adorais ta mémoire au pied de nos autels.

Nos peuples, nos tyrans, tous ont su que je t'aime;

Je l'ai dit à la terre, au ciel, à Gusman môme;

Et dans l'aiireux moment, Zamore, où 'e te vois.

Je le le dis encor pour la dernière fois. ZAMORE. Pour la dernière fois Zamore t'aurait vue-!

Tu me serais ravie aussitôt que rendue!

Ah! si l'amour encor le parlait aujourd'hui!... ALZIRE. 0 ciel! c'est Gusman môme et son père avec lui.

SCÈNE V. — Alvarez, Gusman, Zamore, Alzir^ ALVAREZ, à son ^/*\ Tu vois mon bienfaiteur, il est auprès d'Alztre. A Zamore. 0 toi! jeune héros! loi, par qui je respire,

Viens, ajoute à ma joie en cet auguste jour;

Viens avec mon cher fils partager mon amour. ZAMORE. Qu'entends-je ! lui, Gusman! lui, ton fils! cebaAaref ALZIRE. Ciel ! détourne les coups que ce moment prépare. ALVAREZ. Dans quel étonnement...

ZAMORE. Quoi ! le ciel a permis

Que ce vertueux père eût cet indigne fils? GUSMAN. Esclave, d'où te vient cette indigne furie?

Sais -lu bien qui je suis?

ZAMORE. Horreur de ma patrie !

Parmi les malheureux que ton pouvoir a faits.

Connais-tu bien Zamore, et vois-tu tes forfaits?

GUSMAN. Toi!

ALVAREZ. Zamore!

ZAMORE. Oui, lui-même, à qui ta barbarie Voulut ôter l'honneur, et crut ôter la vie ; Lui, que lu fis languir dans des tourments honteux, Lui, dont l'aspect ici te fait baisser les yeux. . Ravisseur de nos biens, tyran de notre empire, Tu viens de m'arracher le seul bien où j'aspire. Achève, et de ce fer, trésor de tes climats, Préviens mon bras vengeur, et préviens ton trépas. La main, la même main qui t'a rendu ton père. Dans ton sang odieux pourrait venger la terre (1);

(1) Père doit rimer avec Urre, parce qu'on les prononce tjus deux de uiôme. C'est aux oreilles et non pas aux yeux qu'il faut rimer. Cela est si vrai, que le mol paon n'a jamais rime avec Phaon , quoiiiue 1 orthographe soit la même; et le mot en^cre rime liés bien avec abhorre, quoiqu'il n'y ait qu uu r a \\\\\ et qu'il y en ait deux à l'autre. La rime est faite pour l'oreille-, un usage coulraire ne serait qu'une pédautorie ndicule et déraisoûnable.

Et j'aurais les mortels et les dieux pour amis,

En révérant le ( ère et punissant le fils. ALVAhEZ, à Gtismun.

De ce discours, ô ciel ! que je me sens confondre!

Vous sentez-vous coupahle, ec pouvez-vous répondre 1 ensMAX. Répondre à ce rebelle, et daigner m'avilir

Jusqi^'à le réfuter, quand je le dois ptinir!

Fon juste châiiment, que lui-même il prononce.

Sans mon respect pour vous eût été ma réponsy. A Ahire. Madame, votre cœur doit vous instruire assez

A quel point en secret ici vous m'oflénsez;

Vous qui, sinon pour moi, du moins pour votre gloire^

Deviez de cet e>clave étouffer la mémoire ;

Vous, dont les pleurs encore outragent votre époux;

Vous, que j'aimais a?sez pour en être jaloux. A GusDian. A Alvarez.

ALZiRE. Cruel! Et vous, seigneur! mon protecteur, son père, A Zamore. Toi, jadis mon espoir en un temps plus prospère,

Voyez le joug horrible où mon sort est lié.

Et frémissez tous trois d'horreur et de pitié. E71 montrant Zamore.

Voici l'amant, l'époux que me choisit mon père,

Avant que je connusse un nouvel hémisphère;

Avant que de l'Europe on nous portât des fers

Le bruit de son tré[.»a3 perdit cet univers.

Je vis tomber l'empire où rognaient mes ancêtres .

Tout changea sur la terre, et je connus des maîtres.

Mon père infortuné, plein d'ennuis et de jours,

Au Dieu que vous servez eut à la fin recours ;

C'est ce Dieu des chrétiens, que devant vous j'atteste; -

Ses autels sont témoins de mon hymen funeste;

C'est aux pieds de ce Dieu qu'un horrible serment

Me donne au meurtrier qui m'ôta mon amant.

Je connais mal peut-être une loi si nouvelle ;

Mais j'en crois ma vertu, qui parle aussi haut qu'elle.

Zamore, tu m'es cher, je t'aime, je le doi;

Mais après mes serments je ne puis être à toi.

Toi, Gusman, dont je suis l'épouse et la victime,

Je ne suis point à toi, cruel, après ton crime.

Qui des deux osera se venger aujourd'hui?

Qui percera ce cœur que l'on arrache à lui?

Toujours infortunée, et toujours criminelle.

Perfide envers Zamore, à Gusman infidèle,

Qui me délivrera, par un trépas heureux,

De la nécessité de vous trahir tous deux?

Gusman, du sang des miens ta main déjà rougio

Frémira moins qu'une autre à m'arracher la vie.

De l'hymen, de l'amour d faut venger les droits :

Punis une coupable, et sois juste une fois. Gusman. Ainsi vous abusez d'un reste d'indulgence

Que ma bonté trahie oppose à votre offense :

Mais vous le demandez, et je vais vous punir ;

Votre supplice est prêt, mon rival va périr.

Holà, soldats.

ALZiRB. Cruel !

ALVAREZ. Mon fils qu'ailcz-vous faire?

Respectez ses bienfaits, respectez sa misère.

Quel est l'état horrible, ô ciel, où je me vois! - L'un lient de moi la vie, à l'autre |o la dois !

^!i! mes [Ib, (le ce nom ressentez la tendresse; D'un pore inloiluné regardez la vieillesse ; El du moins...

SCÈNE VI. — Alvarez, Gusman, Alzire, ZAM^nr, d. Alonzc. ALONZE. Paraissez, seigneur, et commandez: D'armes el d'ennemis ces ciiam[)S suni inondé.^, Ils marchent vers ces murs, et le no m de Zamoro Est le cri menaçant qui les ra.-sen.ble encore; Ce nom sacré pour eux se mtMe dans les airs A ce bruit belliqueux des barbares conceris; Sous l&urs boucliers d'or les campagnes munissent; De leurs cris redoublés les échos re'.entissenl; En bataillons serrés ils mesurent leurs pas Dans un ordre nouveau qu'ils ne connaissaient pas; Et ce peuple autrefois vil lardeau de la terre, Semble apprendre de nous le grand art de la guerre. GUSMAN. Allons, à leurs regards il faut donc se montrer; Dans la poudre à l'instant vous les verrez rentrer. Héros de la Castile, enfants de la victoire. Ce monde est fait pour vous, vous l'ôiespour la gloire, Eux pour porter vos fers, vous craindre^ et vous servir. 2AM0RE. Mortel égal à moi, nous, faits pour obéir? GDSMAN. Qu'on l'entraîne.

ZAMORE. Oses-tu, tyran de l'innocence, Oses-tu me punir d'une juste défense?

Aux Espagnols qui l'entourent, Etes-vous donc des dieux qu'on ne puisse attaquer Et, teints de notre sang, taut-il vous invoquer? GUSMAN. Obéissez.

ALZIRE. Seigneur!

ALVAREZ. Dans ton courroux sévère.

Songe au moins, mon cher fils, qu'il a sau\é ton père. GUSiiAN. Seigneur, je songe à \aincre, elje l'appris de vous^ J'y vole : "adieu.

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