PAR FONTENELLE
Pierre Corneille naquit à Rouen, en 1606, de Pierre Corneille, maître des eaux et forêts en la vicomte de Rouen, et de Marthe le Pesant. Il fit ses études aux jésuites de Rouen, et il en a toujours conservé une extrême reconnaissant^ pour toute la société. Il se mit d'abord au barreaci, sans goût et sà^s succès. Mais une petite occasion fit éclater .^n lui un génie tout différent; et ce fut l'amour qui la fit naitroi Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de )a même ville, le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit, plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita dans Corneille un talent qu'il ne connaissait pas; et sur ce léger sujet il fit la comédie de Mélitey qui parut en 1625. On y découvrit un caractère original; on conçut que la comédie allait se perfectionner; et, sur la confiance qu'on eut au nouvel auteur qui paraissait, il se forma une nouvelle troupe de comédiens.
Je ne doute pas que ceci ne surprenne la plupart des gens qui trouvent les six ou sept premières pièces de Corneille si indignes de lui, qu'ils les voudraient retrancher de son recueil, et les faire oublier à jamais. Il est certain que ces pièces ne sont pas belles ; mais outre qu'elles servent à l'histoire du théâtre, elles servent beaucoup aussi à la gloire de Corneille.
Il y a une grande différence entre la beauté de l'ouvrage et le
mérite de Tauleur. Tel ouvrage qui est fort médiocre n'a pu partir que d'un génie sublime ; et tel autre ouvrage qui est assez beau a pu partir d'un génie assez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumières qui lui est propre : les esprits médiocres demeurent au-dessous de ce degré ; les bons esprits y atteignent, les excellents le passent, si on le peut passer. Un homme né avec des talents est naturellement porté par son siècle au point de perfection où ce siècle est arrivé ; l'éducation qu'il a reçue, les exemples qu'il a devant les yeux, tout le conduit jusque-là : mais s'il va plus loin, il n'a plus rien d'étranger qui le soutienne; il ne s'appuie que sur ses propres forces, il devient supérieur aux secours dont il s'est servi. Ainsi, deux auteurs, dont l'un surpasse extrêmement l'autre par la beauté de ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite, s'ils se sont également élevés chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été bien plus haut que l'autre; mais ce n'est pas qu'il ait eu plus de force, c'est seulement qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé. Par la même raison, de deux auteurs dont les ouvrages sont d'une égale beauté, l'un peut être un homme fort médiocre, et l'autre un génie sublime.
Pour juger de la beauté d'uD ouvrage, il suffit donc de le considérer en lui-même; mais pour juger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son siècle. Les premières pièces de Corneille, commB nous avons déjà dit, ne sont pas belles ; mais tout autre qu'un génie extraordinaire ne les eût pas faites. Mélite est divine, si vous la lisez après les pièces de Hardy, qui l'ont immédiatement précédée. Le théâtre y est sans comparaison mieux entendu, le dialogue mieux tourné, les mouvements mieux conduits, les scènes plus agréables surtout ; et c'est ce que Hardy n'avait jamais attrapé : il y règne un air assez noble, et la conversation des honnêtes gens n'y est pas mal représentée. Jusque-là on n'avait guère connu que le comique le plus bas, ou un tragique assez plat; on fut étonné d'entendre une nouvelle langue.
Le jugement que l'on porta de Mélite fut que cette pièce était trop simple, et avait trop peu d'événements. Corneille, piqué de
cette critique» fit ClUandre, et y sema les incidents et les aventures avec une très-vicieuse profusion, plus pour censurer le goût du public que pour s'y accommoder. Il parait qu'après cela il lui fut permis de revenir à son naturel. La Galerie duPaUm, la Veuve^ la Suivante^ la Place Rcyaie, sont plus raisonnables.
Nous voici dans le temps où le théâtre devint florissant par la faveur du cardinal de Richelieu. Les princes et les ministres n'ont qu'à commander qu'il se forme des poètes, des peintres, tout ce qu'ils voudront, et il t'en forme. Il y a une infinité de génies de différentes espèces qui n'attendent pour se déclarer que leurs ordres, ou plutôt leurs grâces. La nature esi toujours prête à servir leurs goûls.
On recommença alors à étudier le théâtre des anciens, et] à soupçonner qu'il pouvait y avoir des règles. Celle des vingt^quatre heures fut une des premières dont on s'avisa : mais on n'en faisait pas encore trop grand cas ; témoin la manière dont Corneille lui-même en parle dans la préface de CliUindrey imprimée en 1632. a Que si j'ai renfermé cette pièce, dit*îl, dans la règle » d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point » mis Mélitê, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. » Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la » méprisent ; pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je )> m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connaître. )i
Ne nous imaginons pas que le vrai soit victorieux dès qu'il se montre ; il l'est à la fin, mais il lui faut du temps pour soumettre les esprits. Les règles du poëme dramatique, inconnues d'abord ou méprisées, quelque temps après combattues, ensuite reçues à demi, et sous des conditions, demeurent enfin maitresses du théâtre. Mais l'époque de l'établissement de leur empire n'est proprement qu'au temps de Ci/nna,
Une des plus grandes obligations que l'on ait à Corneille est d'avoir purifié le théâtre. Il fut d'abord entraîné par l'usage établi, mais il y résista aussitôt après; et depuis ClUandre^ sa seconde pièce, on ne trouve plus rien de licencieux dans ses ouvrages. •
Corneille, après avoir fait un essai de ses forces dans ses six
premières pièces, où il s'éleva déjà au-dessus de son siècle, prit tout à coup Fessor dans Médéôf et monta jusqu'au tragique le plus sublime. A la vérité il fut secouru par Sénèque ; mais il ne laissa pas de faire voir ce qu'il pouvait par lui-même.
Ensuite il retomba dans la comédie : et si j'ose dire ce que j'en pense, la chute fut grande. L Illusion comique^ dont je parle ici, est une pièce irrégulière et bizarre et qui n'excuse point, par ses agréments, sa bizarrerie et son irrégularité. 11 y domine un personnage de capitan, qui abat d'un souffle le grand Sophi de Perse et le grand Mogol, et qui une fois en sa vie avait empêché le soleil de se lever à son heure prescrite, parce qu'on ne trouvait point l'Aurore, qui était couchée avec ce merveilleux brave. Ces caractères ont été autrefois fort à la mode : mais qui représentaient-ils? à qui en voulait-on? Est-ce qu'il faut outrer nos folies jusqu'à ce point-là pour les rendre plaisantes? En vérité, ce serait nous faire trop d'honneur.
Après V Illusion mnique^ Corneille se releva plus grand et plus fort que jamais, et fit le Cid. Jamais pièce de théâtre n'eut un si grand succès. Je me souviens d'avoir vu en ma vie un homme de guerre et un mathématicien qui, de toutes les comédies du monde, ne connaissaient que le Cid, L'horrible barbarie où ils vivaient n'avait pu empêcher le nom du Cid d'aller jusqu'à eux. Corneille avait dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la turque : elle était en allemand, en anglais, en flamand ; et par une exactitude flamande, on l'avait rendue vers pour vers. Elle était en italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol : les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une pièce dont l'original leur appartenait. M. Pellisson, dans son Histoire de V Académie^ dit qu'en plusieurs provinces de France il était passé en proverbe de dire : Cela est beau comme le Cid. Si ce proverbe a péri, il faut s'en prendre aux auteurs qui ne le goûtaient pas, et à la cour, où c'eût été trè»-mal parler que de s'en servir sous le ministère du cardinal de Richelieu.
Ce grand homme avait la plus vaste ambition qui ait jamais été. La gloire de gouverner la France presque absolument, d'abaisser
la redoutable maison d'Autriche, de remuer toute l'Europe à son gré, ne lui suffisait point; il y voulait joindre encore celle de faire des comédies. Quand le Cid parut, il en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être fort difficile, et il se mit a leur tête. Scudéri publia ses Observations sur le Cidy adressées à TAcadémie française, qu'il en faisait juge, et que le cardinal, son fondateur, sollicitait puissamment contre la pièce accusée. Mais afin que l'Académie pût juger, ses statuts voulaient que l'autre partie, c'est-à-dire Corneille, y consentît. On tira donc de lui une espèce de consentement, qu'il ne donna qu'à la crainte de déplaire au cardinal, et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre, et qui était son bienfaiteur? car il récompensait comme ministre ce même mérite dont il était jaloux comme poëte; et il semble que cette grande âme ne pouvait pas avoir des faiblesses qu'elle ne réparât en même temps par quelque chose de noble.
L'Académie française donna ses sentiments sur le Cid, et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cette c(tfnpagnie naissante. Elle sut conserver tous les égards qu'elle devait et à la passion du cardinal et à l'estime prodigieuse que le public avait conçue du Cid, Elle satisfit le cardinal en reprenant exactement tous les défauts de cette pièce, et le public en les reprenant avec modération, et même souvent avec des louanges.
Quand Corneille eut une fois pour ainsi dire atteint jusqu'au Cidf il s'éleva encore dans les Horaces ; enfin il alla jusqu'à Cinna et à Polyeucte^ au-dessus desquels il n'y a rien.
Ces pièces-là étaient d'une espèce inconnue, et l'on vit un nouveau théâtre. Alors Corneille, par l'étude d'Aristote et d'Horace, par son expérience, par ses réflexions, et plus encore par son génie, trouva les sources du beau, qu'il a depuis ouvertes à tout le monde dans les discours qui sont à la tête de ses comédies. De là vient qu'il est regardé comme le père du théâtre français. 11 lui a donné le premier une forme raisonnable; il l'a porté à son . plus haut point de perfection, et a laissé* son secret à qui s'en pourra servir.
Avant que Ton jouât Pôlyeucte, Corneille le lut à l'hôtel de Rambouillet, souverain tribunal des affaires d'esprit en ce tempslà. La pièce y fut applaudie autant que le demandaient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avait déjà. Mais, quelques jours après, Voiture vint trouver Corneille, et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucte n'avait pas réussi comme il pensait ; que surtout le christianisme avait extrêmement déplu. Corneille, alarmé, voulut retirer la pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenaient ; mais enfin il la leur laissa sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouait point, parce qu'il était trop mauvais acteur. Était-ce donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?
Pompée suivit Polyeucte, Ensuite vint le Menteur^ pièce comique, et presque entièrement prise de l'espagnol, selon la coutume de ce temps-là.
Quoique le Menteur soit très-agréable, et qu'on l'applaudisse encore aujourd'hui sur le théâtre, j'avoue que la comédie n'était point encore arrivée à Sa perfection. Ce qui dominait dans les pièces, c'étal^'inlrigue et les incidents, erreurs de nom, déguisements, lettres interceptées, aventures nocturnes ; et c'est pourquoi on prenait presque tous les sujets chez les Espagnols, qui triomphent sur ces matières. Ces pièces ne laissaient pas d'être fort plaisantes et pleines d'esprit : témoin le Menteur dont nous parlons. Don Bertrand de Cigaral, le Geôlier de sov-même. Mais enfin la plus grande beauté de la comédie était inconnue ; on ne I. songeait point aux mœurs et aux caractères ; on allait chercher bian loin le ridicule dans des événements imaginés avec beaucoup de peine, et on ne s'avisait point de l'aller prendre dans le cœur humain, où est sa principale habitation. Molière est le premier qui l'ait été chercher là, et celui qui l'a le mieux mis en œuvre : homme inimitable, et à qui la comédie doit autant que la tragédie à Corneille.
Comme le Menteur eut beaucoup de succès. Corneille lui donna une suite , mais qui ne réussit guère. Il en découvre lui-même la raison dans les examens qu'il a faits de ses pièces. Là il s'établit juge de ses propres ouvrages, et en parle avec un noble dé-
sintéressement, dont il tire en même temps le double fruit, et de prévenir Tenvie sur le mal qu'elle en pourrait dire, et de se rendre lui-même croyable sur le bien qu'il en dit.
A la Suite du Menteur succéda Rodogune, Il a écrit quelque part quQ^ pour trouver ia plus belle de ses pièces, il fallait choisir entre Rodogune et Cinna ; et ceux à qui il en a parlé ont démêlé sans beaucoup de peine qu'il était pour Rodogune, Il ne m'appartient nullement de prononcer sur cela ; mais peut-être préférait-il Rodoguney parce qu'elle lui avait extrêmement coûté : il fut plus d'un an à disposer le sujet. Peut-être voulait-il , en mettant son affection de ce côté-là , balancer celle du public, qui paraît être de l'autre. Pour moi, si j'ose le dire, je ne mettrais point le différend entre Rodogune et Cinna : il me paraît aisé de choisir entre elles, et je connais quelque pièce de Corj^le que je ferais passer e&core avant la plus belle des deux.
On apprendra dans les examens de P.lHH|ille , mieux que l'on ne ferait ici , l'histoire de Théodore jÊ^Êbradius , de Dan Sanche â! Aragon y A* Andromède y de Nieamll^X de PertharUê. On y verra .pourquoi Théodore et Don Sanche cKrqgon réussirent fort peu, et pourquoi Pertkarite tomba absolunient. On ne put souffrir dans Théodorç la seule idée du péril de la prostitution ; et si le public était devenu si délicat , à qui Corneille devait-il s'en prendre qu'à lui-même? Avant lui, le viol réussissait dans les pièces de Hardy. Il manqua à Don Sanche un suffrage illustrey qui lui fit manquer tous ceux de la cour ; exemple assez commun de la soumission des Français à de certaines autorités. Enfin un mari qui veut racheter sa femme en cédant un royaume fut encore sans comparaison plus insupportable dans PertkarUey que la prostitution ne l'avait été dans Théodore, Le bon mari n'osa se montrer au public que deux fois. Cette chute du grand Corneille peut être mise parmi les exemples les plus remarquables des vicissitudes du monde; et Bélisaire demandant l'aumône n'est pas plus étonnant.
Il se dégoûta du théâtre , et déclara qu'il y renonçait dans une petite préface assez chagrine qu'il mit au-devant de Pertharite. Il dit pour raison qu'il commence à vieillir ; et cette raison n'est
que trop bonne, surtout quand il s*agit de poésie et des autres talents de rimagination. L'espèce d'esprit qui dépend de l'imagination (et c'est ce qu'on appelle communément esprit dans le monde); ressemble à la beauté, et ne subsiste qu'avec la jeunesse. Il est vrai que la vieillesse vient plus tard pour l'esprit ; mais elle vient. Les plus dangereuses qualités qu'elle lui apporte sont la sécheresse et la dureté ; et il y a des esprits qui en sont naturellement plus susceptibles que d'autres, et qui donnent plus de prise aux ravages du temps : ce sont ceux qui avaient de la noblesse , de la grandeur, quelque chose de fier et d'austère. Cette sorte de caractère contracte aisément par les années je ne sais quoi de dur. C'est à peu près ce qui arriva a Corneille : il ne perdit pas en vieillissant l'inimitable noblesse de son génie ; mais il s'y mêla quelquefois un peu de dureté. Il avait poussé les grands sentiments ^«Pûin que la nature pouvait souffrir qu'ils allassent ; il commZpTde temps en temps à les pousser un peu plus loin. Ainsi, jj^ml^ertharitey une reine consent à épouser un tyran qu'elle déti^|^ pourvu qu'il égorge un fils unique qu'elle a, et que par cette action il se rende aussi odieux qu'elle souhaite qu'il le soit. Il est aisé de voir que ce sentiment , au lieu d'être noble , n'est que dur ; et il ne faut pas trouver mauvais que le public ne l'ait pas goûté.
Après Pertharite^ Corneille, rebuté du théâtre, entreprit la traduction en vers de limitation de Jésu^-ChrisU II y fut porté par des pères jésuites de ses amis , par des sentiments de piété qu'il eut toute sa vie, et peut-être aussi par l'activité de son génie, qui ne pouvait demeurer oisif. Cet ouvrage eut un succès prodigieux, et le dédommagea en toutes manières d'avoir quitté le théâtre. Cependant , si j'ose en parler avec une liberté que je ne devrais peut-être pas me permettre, je ne trouve point dans la traduction de Corneille le plus grand charme de rimitation de Jésus- Christy je veux dire sa simplicité et sa naïveté. Elle se perd dans la pompe des vers qui était naturelle à Corneille, et je crois même qu'absolument la forme des vers lui est contraire. Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient pas, n'irait pas droit au cœur comme il fait, et ne s'en
saisirait pas avec tant de force, s'il n'avait un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup.
Il se passa six ans pendant lesquels il ne parut de Corneille que rirmtcUion en vers. Mais enfin , sollicité par M. Fouquet , et peut-être encore plus poussé par son penchant naturel, il se rengagea au théâtre. M. le surintendant, pour lui faciliter ce retour, et lui ôter toutes les excuses que lui aurait pu fournir la difficulté de trouver des sujets , lui en proposa trois. Celui qu'il prit fut Œdipe ; Thomas Corneille , son frère , prit Camma , qui était le second. Je ne sais quel fut le troisième.
La réconciliation de Corneille et du théâtre fut heureuse : OEdipe réussit fort bien.
La Toison d'Or fut faite ensuite à l'ocq^sion du mariage du roi ; et c'est la plus belle pièce à machines qne nous ayons. Les machines, qui sont ordinairement étrangères à ]^ pièce, deviennent, par l'art du poète , nécessaires à celle-là ; eff urtout le prologue doit servir de modèle aux prologues à la moArne, qui sont faits pour exposer, non pas le sujet de la pièce , mais l'occasion pour laquelle elle a été faite.
Ensuite parurent Sertorius et Sophonisbe. Dans la première de ces deux pièces, la grandeur romaine éclate avec toute sa pompe ; et l'idée qu'on pourrait se former de la conversation de deux grands hommes qui ont de grands intérêts à démêler est encore surpassée par la scène de Pompée et de Sertorius. Il semble que Corneille ait eu des mémoires particuliers sur les Romains. Sophonisbe avait déjà été traitée par Mairet avec beaucoup de succès; et Corneille avoue qu'il se trouvait bien hardi d'oser la traiter de nouveau. Si Mairet avait joui de cet aveu, il en aurait été fort glorieux, même étant vaincu.
Il faut croire qu!Agésilas est de P. Corneille, puisque son nom y est , et qu'il y a une scène d'Agésilas et de Lysander qui ne pourrait pas facilement être d'un autre.
Après AgésUaSf vint OthoUj ouvrage où Tacite est mis en œuvre par le grand Corneille, et où se sont unis deux génies si sublimes. Corneille y a peint la corruption de la cour des empe-
reurs du même pinceau dont il avait peint les vertus de la république.
En ce temps-là, des pièces d'un caractère fort différent des siennes parurent avec éclat sur le théâtre : elles étaient pleines de tendresse et de sentiments aimables. Si elles n'allaient pas jusqu'aux beautés sublimes , elles étaient bien éloignées de tomber dans des défauts choquants. Une élévation qui n'était pas du premier degré, beaucoup d'amour, un style très-agréable et d'une élégance qui ne se démentait point, une infinité de traits vifs et naturels , un jeune auteur : voilà ce qu'il fallait aux femmes, dont le jugement a tant d'autorité au théâtre français. Aussi furent-elles charmées, et Corneille ne fut plus chez elles que le vieux Corneille. J'en excepte quelques femmes qui valaient des hommes.
Le goût du siècle se tourna donc entièrement du côté d'un genre de tendresse moins noble, et dont le modèle se retrouvait plus aisément dans la plupart des cœurs. Mais Corneille dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût. Peut-être croira-t-on que son âge ne lui permettait pas d'en avoir : ce soupçon serait très-légitime, si l'on ne voyait ce qu'il a fait dans la Ptyché de Molière, où, étant à l'ombre du nom d'autrui, il s'est abandonné à un excès de tendresse dont il n'aurait pas voulu déshonorer son nom.
Il ne pouvait mieux braver son siècle qu'en lui donnant AttiUiy digne roi des Huns. Il règne dans cette pièce une férocité noble que lui seul pouvait attraper. La scène où Attila délibère s'il se doit allier à l'empire qui tombe, ou à la France qui s'élève, est une des belles choses qu'il ait faites.
Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse, fort touchée des choses d'esprit, et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille sans qu'ils sussent où on les menait. Mais à qui demeura la victoire ? au plus jeune.
Il ne reste plus que Pulchérie et Suréna^ tous deux sans comparaison meilleurs que Bérénice^ tous deux dignes de la vieillesse
VIE DE CORNEILLE. Il
d'un grand homme. Le caractère de Pulchérie est de ceux que lui seul savait faire, et il s'est dépeint lui-même avec bien de la force dans Martian , qui est un vieillard amoureux. Le cinquième acte de cette pièce est tout à fait beau. On voit àmsSuréna une belle peinture d'un homme que son trop de mérite et de trop grands services rendent criminel auprès de son maître ; et ce fut par ce dernier effort que Corneille termina sa carrière.
La suite de ses pièces représente ce qui doit naturellement arriver à un grand homme qui pousse le travail jusqu'à la IBn de sa vie. Ses commencements sont faibles et imparfaits, mais déjà dignes d'admiration par rapport à son siècle ; ensuite il va aussi haut que son art peut atteindre ; à la fin il s'affaiblit, s'éteint peu à peu, et n'est plus semblable à lui-même que par intervalles.
Après Suréna^ qui fut joué en 1675, Corneille renonça tout de bon au théâtre, et ne pensa plus qu'à mourir chrétiennement. Il ne fut pas même en état d'y penser beaucoup la dernière année de sa vie.
Je n'ai pas cru devoir interrompre la suite de ses grands ouvrages pour parler de quelques autres beaucoup moins considérables qu'il a donnés de temps en temps. Il a fait , étant jeune , quelques petites pièces de galanterie, qui sont répandues dans des recueils. On a encore de lui quelques petites pièces de cent ou de deux cents vers au roi , soit pour le féliciter de ses victoires, soit pour lui demander des grâces , soit pour le remercier de celles qu'il en avait reçues. Il a traduit deux ouvrages latins du père de la Rue , tous deux d'assez longue haleine ; et plusieurs autres petites pièces de M. de Santeuil. Il estimait extrêmement ces deux poètes. Lui-même faisait fort bien des vers latins ; et il en fit sur la campagne de Flandre en 1667, qui parurent si beaux, que non-seulement plusieurs personnes les mirent en français, mais que les meilleurs poètes latins en prirent l'idée , et les mirent encore en latin. Il avait traduit sa première scène de Pompée en vers du style de Sénèque le tragique , pour lequel il n'avait pas d'aversion , non plus que pour Lucain. Il fallait aussi qu'il n'en eût pas pour Stace, fort inférieur à Lucain, puisqu'il en a traduit en vers et publié les deux premiers livres de la Thébaïde.
Ils ont éehappé à toutes les recherches qu'on a faites depuis un temps pour en retrouver quelques exemplaires.
Corneille était assez grand et assez plein , l'air fort simple et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il avait le visage assez agréable, un grand nez , la bouche belle , les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués, et propres à être transmis a la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'était pas tout à fait nette ; il lisait ses vers avec force, mais sans grâce.
Il savait les belles-lettres, l'histoire, la politique; mais il les prenait principalement du côté qu'elles ont rapport au théâtre. Il n'avait pour toutes les autres connaissances ni loisir, ni curiosité, ni beaucoup d'estime. Il parlait peu, même sur la matière qu'il entendait si parfaitement. Il n'ornait pas ce qu'il disait ; et pour trouver le grand Corneille, il le fallait lire.
Il était mélancolique ; il lui fallait des sujets plus solides pour espérer et pour se réjouir que pour se chagriner ou pour craindre. Il avait l'humeur brusque, et quelquefois rude en apparence : au fond il était très-aisé à vivre, bon mari, bon parent, tendre, et plein d'amitié. Son tempérament le portait assez à l'amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachements. Il avait l'âme fière et indépendante ; nulle souplesse, nul manège : ce qui l'a rendu très-propre à peindre la vertu romaine, et trèspeu propre à faire sa fortune. Il n'aimait point la cour ; il y apportait un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attirait que des louanges, et un mérite qui n'était point de ce payslà. Rien n'était égal à son incapacité pour ses affaires que son aversion ; les plus légères lui causaient de Teffroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n'en était guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de Têlre; mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avait pas, et par des soins qu'il ne pouvait prendre. Il ne s'était point trop endurci aux louanges à force d'en recevoir: mais, s'il était sensible à la gloire, il était fort éloigné de la vanité. Quelquefois il se confiait trop peu à son rare mérite, et croyait trop facilement qu'il pût avoir des rivaux.
A beaucoup de probité naturelle, il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion, et plus de piété que le commerce du monde n'en permet ordinairement. 11 a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur de la pureté qu'il avait établie sur la scène, des nobles sentiments qui régnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise jusque dans l'amour.