‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 2 sur 386 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

A voir M. de Corneille, on ne l'aurait pas cru capable de faire si bien parler les Grecs et les Romains, et de donner un si grand relief aux sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis, je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avait rien qui parlât pour son esprit ; et sa conversation était si pesante, qu'elle devenait à charge dès qu'elle durait un peu. Une grande princesse qui avait désiré le voir et l'entretenir, disait qu'il ne fallait point l'écouter ailleurs qu'à l'hôtel de Bourgogne. Certainement M. de Corneille se négligeait trop, ou, pour mieux dire, la nature, qui lui avait été si libérale en des choses extraordinaires, l'avait comme oublié dans les plus communes. Quand ses familiers amis, qui auraient souhaité de le voir parfait en tout, lui faisaient remarquer ses légers défauts, il souriait, et disait : Je n'en suis pas moins pour cela Pierre Corneille. Il n'a jamais parlé bien correctement la langue française ; peut-être ne se mettait-il pas en peine de cette exactitude.

Quand il avait composé un ouvrage, il le lisait à madame de Fontenelle, sa sœur, qui en pouvait bien juger. Celte dame avait l'esprit fort juste; et si la nature s'était avisée d'en faire un troisième Corneille, ce dernier n'aurait pas moins brillé que les deux

autres : mais elle devait être ce qu'elle a été pour donner à ses frères un neveu, digne héritier de leur mérite et de leur gloire. Les premières pièces de théâtre de M. de Corfleille ont été plus heureuses que parfaites ; les dernières ont été plus parfaites qu'heureuses ; et celles du milieu ont mérité l'approbation et les louanges que le public a données aux premières, moins par lumière que par sentiment. (Vigneul de Marville.)

Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, il (Corneille) prend un mol pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par Targent qui lui en revient ; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition, il n'est pas au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Héraclius; il est roi et un grand roi, il est politique, il est philosophe : il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir ; il peint les Romains : ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire. (La Bruyère, chap. xii, des jugeinents.)

Corneille étant venu un jour à la comédie, où il n'avait point paru depuis deux ans, les acteurs s'interrompirent d'eux-mêmes ; le grand Condé, le prince de Conti, et généralement tous ceux qui étaient sur le théâtre, se levèrent; les loges suivirent leur exem-^ pie ; le parterre se signala par des battements de mains et des acclamations qui recommencèrent à tous les entr'actes. Des marques d'une distinction si flatteuse devaient être bien embarrassantes pour un homme dont la modestie allait de pair avec le mérite. Si Corneille eût pu prévoir cette espèce de triomphe, personne ne doute qu'il ne se fût abstenu de paraître au spectacle. (Tableau historique de Pesprit des littérateurs^ t. II, p. 64, 1785, in-S**, 4 vol.)

Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que par moi... Je voulais vous envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées; le dénoûment n'est point bien

VIE DE CORNEILLE. itt

préparé ; on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie : il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine ; sentons-en toujours la différence. Vive notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maître inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi. En un mot, c'est le bon goût : tenez-vous-y. (Madame db Sévigné.)

Ce n'est pas la coutume de l'Académie de se lever de sa place dans les assemblées pour personne ; chacun demeure comme il est. Cependant, lorsque M. Corneille arrivait après moi, j'avais pour lui tant de vénération, que je lui faisais cet honneur. C'est lui qui a formé le théâtre français. Il ne t'a pas seulement enrichi d'un grand nombre de belles pièces toutes différentes les unes des autres, on lui est encore redevable de toutes les bonnes de tous ceux qui sont venus après lui. Il n'y a que la comédie où il n'a pas si bien réussi. Il y a toujours quelques scènes trop sérieuses : celles de Molière ne sont pas de même ; tout y ressent la comédie. M. Corneille sentait bien que Molière avait eu cet avantage sur lui ; c'est pour cela qu'il en avait de la jalousie, ne pouvant s'empêcher de le témoigner : mais il avait tort. (Segrais.)

Étant une fois près de Corneille sur le théâtre, à une représentation de Bajazet (1672), il me dit : Je me garderais bien de le dire à d'autres que vous, parce qu'on pourrait croire que j'en parle par jalousie ; mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans ce Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople : ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. Il avait raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille : le Romain y parle comme un Romain , le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien , et l'Espagnol comme un Espagnol. (Segrais.)

Faat-il moarir, madame? et, si proche da terme, Votre illustre inconstance est-elle encore si ferme Que les restes d'anfea qne j'avais cm si fort Paissent dans qaatre joars se promettre ma mort?

Tite et Bérénice, acte I, se. il.

L'acteur Baron, qui, lors de la première représentation de cette tragédie, faisait le personnage de Domitian, et qui, en étudiant son rôle, trouvait quelque obscurité dans ces quatre vers, crut son intelligence en défaut, et alla en demander Texplication à Molière, chez qui il demeurait. Molière, après les avoir lus, avoua qu'il ne les entendait pas non plus : « Mais attendez, dit-il à Baron, M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique. » Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou, comme il faisait ordinairement, parce qu'il l'aimait ; et ensuite il le pria de lui expliquer les vers qui l'embarrassaient : « Je ne les entends pas trop bien non plus, dit Corneille après les avoir examinés quelque temps ; mais récitez-les toujours: tel qui ne les entendra pas les admirera. » [Bolœana,]

M. Corneille, encore fort jeune, se présenta un jour plus triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travaillait. Il répondit qu'il était bien éloigné de de la tranquillité nécessaire pour la composition, et qu'il avait la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un plus grand éclaircissement ; et il dit au cardinal qu'il aimait passionnément une fille' du lieutenant général des Andelys, en Normandie, et qu'il ne pouvait l'obtenir de son père (M. de Lampérière). Le cardinal voulut que ce père si difficile vînt lui parler à Paris. Il y arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de crédit. (Fontbnellb, Additions à la Vie de son oncle.)

1 Marie de Lampérière.

La première nuit de ses noces, qui se firent à Rouen , Corneille fut si malade, que Ton répandit à Paris le bruit de sa mort. Un pareil sujet était bien digne d'exercer la plume des poètes, et Ménage lui fit aussitôt cette épitaphe :

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