‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 106 sur 386 · HORACE, CAMILLE, PROCULE · texte numérisé non relu

HORACE, CAMILLE, PROCULE

(Procale porte en sa main les trois épées des Coriaces.)

Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Àlbe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États. Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire. Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

CAMILLE

Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois.

Rome n'en veut point voir après de tels exploits. Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

CAMILLE

Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, Je cesserai pour eux de paraître affligée, Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant, Pour me faire oublier sa perte en un moment?

Que dis-tu, malheureuse?

CAMILLE

0 mon cher Curiace!

0 d'une indigne sœur insupportable audace! D'un ennemi public dont je reviens vainqueur

13éi HORACE.

Le nom est dans ta bouche et Tamour dans ton cœur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! Ta bouche la demande, et ton cœur la respire ! Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs, Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs : Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées, Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien : Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme : Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ; Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée. Qui, comme une furie attachée à tes pas. Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes. Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que, jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois !

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie, Que tu tombes au point de me porter envié! Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité!

0 ciel ! qui vit jamais une pareille rage ! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage. Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE

Rome, l'unique objet de mon ressentiment! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !

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