‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 118 sur 386 · ACTE T, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE T, SCÈNE III

Et, de quelque fiiçon qu'un autre puisse agir,

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(A Valère.)

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace ;

Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race :

Qui n'est point de son sang ne peut faire d'afiront

Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre.

Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre,

L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?

Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,

Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?

Dis Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse.

Où tu penses choisir un heu pour son suppUce :

Sera-ce entre ces murs, que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux , et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire ;

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,

Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour.

Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle.

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.

Vous les préviendrez, sire ; et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire ; n peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants ; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle :

Il m'en reste encore un; conservez-le pour elle • N*ôtez pas à ses murs un si puissant appui ; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit. Mais un moment l'élève, un moment le détruit ; Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits À voir la vertu pleine en ses moindres effets; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire ; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace; et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux. Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante. D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit : mais l'affaire vous touche ; Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

VALÈRE

Sire, permettez-moi...

TULLE

Valère, c'est assez; Vos discours par les leurs ne sont pas effacés ; J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable. Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,

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