‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 19 sur 386 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

LE COMTE

Jeune présomptueux !

D. RODRIGUE

Parle sans t'émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années.

LE COMTE

Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

D. RODRIGUE

Mes pareils à deux fois ne se font point connaître,

Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.

LE COMTE

Sais-tu bien qui je suis?

D. RODRIGUE

Oui! tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; Mais j'aurai trop de force, ayant assez de cœur. À qui venge son père il n'est rien d'impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

LE COMTE

Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens ; Et, croyant voir en toi l'honneur de la Castille, Mon âme avec plaisir te destinait ma fille. Je sais ta passion et suis ravi de voir Que tous ces mouvements cèdent à ton devoir; Qu'ils n'ont point affaibU cette ardeur magnanime ; Que ta haute vertu répond à mon estime ; Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait. Je ne me trompais point au choix que j'avais fait. Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse : J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.

36 LE GID.

Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal ;

Dispense ma valeur d'un combat inégal;

Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire.

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

On te croirait toujours abattu sans effort;

Et j'aurais seulement le regret de ta mort.

D. RODRIGUE

D'une indigne pitié ton audace est suivie : I

Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie !

LE COMTE. j

Retire-toi d'ici. !

D. RODRIGUE. i

Marchons sans discourir. :

LE COMTE

Es-tu si las de vivre?

D. RODRIGUE

As-tu peur de mourir?

LE COMTE

Viens, tu fais ton devoir ; et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.

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