ACTE IV, SCÈNE III
PAULINE
Adorez-le dans Tâme, et n'en témoignez rien.
POLYEUCTE
Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !
PAULINE
Ne feignez qu'un moment : laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
POLYEUCTE
Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : H m'ôte des périls que j'aurais pu courir, Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre, et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie ! Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés ?
PAULINE
Cruel! (car il est temps que ma douleur éclate, Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate) Est-ce là ce beau feu, sont-ce là tes serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? Je ne te parlais point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ; Je croyais que l'amour t'en parlerait assez. Et je ne voulais pas de sentiments forcés : Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée. Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir. Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ; Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ; Et ton cœur, insensible à ces tristes appas. Se figure un bonheur où je ne serai pas ! C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?
268 POLYEUCTE
Je te suis odieuse après m'ètre donnée !
POLYEUCTE
Hélas !
PAULINE
Que cet hélas a de peine à sortir !
Encor s'il commençait un heureux repentir. Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes ! Mais, courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
POLYEUCTE
J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser
Ce cœur trop endurci se pût enfin percer !
Le déplorable état où je vous abandonne
Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ;
Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs.
J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs :
Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière ;
S'il y daigne écouter un conjugal amour.
Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne ; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne. Avec trop de mérite il vous plut la former. Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer. Pour vivre des enfers esclave infortunée. Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
PAULINE
Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE
Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE
Que plutôt. . .
POLYEUCTE
C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ; n viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.