ACTE y, SCÈNE III. 28i
Quels combats j'ai donnés pour te donner un cœur
Si justement acquis à son premier vainqueur ;
Et, si l'ingratitude en ton cœur ne domine,
Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline :
Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment;
Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement ;
Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie.
Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.
Si tu peux rejeter de si justes désirs,
Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs;
Ne désespère pas une âme qui t'adore.
POLYEUCTE
Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,
Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi;
Mais, de quoi que pour vous notre amour m'entretienne,
Je ne vous connais plus, si vous n'êtes chrétienne.
C'en est assez : Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos dieux, et vous.
PAULINE
Âh! mon père, son crime à peine est pardonnable; Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable : La nature est trop forte, et ses aimables traits Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais : Un père est toujours père, et sur cette assurance J'ose appuyer encore un reste d'espérance. Jetez sur votre fille un regard paternel : Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; Et les dieux trouveront sa peine illégitime. Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, Et qu'elle changera, par ce redoublement. En injuste rigueur un juste châtiment : Nos destins, par vos mains rendus inséparables. Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables; Et vous seriez cruel jusques au dernier point. Si vous désunissiez ce que vous avez joint.
S82 POLYEUGTE.
Un cœur à Fautre uni jamais ne se retire ; Et pour Ten séparer il faut qu'on le déchire. Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs.
FÉLIX
Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père : Rien n'en peut effacer le sacré caractère ; Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé. Je me joins avec vous contre cet insensé.
Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? Ne reconnais-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?
POLYEUCTE
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort. Après avoir tenté l'amour et son effort. Après m'avoir montré cette soif du baptême. Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble! Ah, ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher! Vos résolutions usent trop de remise ; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers. Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers ; Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie. Voulut mourir pour nous avec ignominie.
Et qui, par un effort de cet excès d'amour. Veut pour nous en victime être offert chaque jour. Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre :